jeudi 9 octobre 2014

Être désuet à vingt ans, c'est comme être vieux à dix ans

« Tu es désuet, délicieusement désuet mon cher ». La vieille sorcière me dit cela, comme elle aurait pu m’insulter ou me passer de la pommade, puis me tend une flasque d’alcool que j’ingurgite d’une traite. Soigner le mal par le mal, ça a toujours été sa manière favorite de procéder, surtout quand je n’allais pas bien et que j’avais besoin d’elle. Et depuis que tu es partie, je crois que tout cela, alcool, cigarette, jazz, tout cela redevenait nécessaire, tandis que la vieille sorcière me berce tendrement sous le regard des filles à moitié assoupies.

Toi-même, avant de partir, à moins que ce ne fusse il y a bien longtemps, je ne m’en souviens plus au milieu de mes rêves enfumés d’alcool et de tabac, tu m’as dit que j’étais vieux. Cela ne sonne pas de la même manière que désuet, démodé ou suranné. Et pourtant, quand ça venait dans ta bouche, juste avant ton petit rire tendre, toujours le même, chaud et doux à la fois, ça aurait pu être aussi bien une méchanceté, bien vite pardonnée, qu’un geste d’amour. Je n’ai jamais su comment le comprendre, je n’ai jamais su te comprendre.

Devais-je le chercher ? Je veux dire, réellement ? N’était-ce pas là aussi toute te beauté, tout ton charme secret, tout ce qui faisait que je t’aimais ? Cette frivolité inconstante qui faisait que jamais, même si tu étais tendrement lovée entre mes bras, je n’arriverai à te saisir entièrement. Faire un va et vient, renaître à chaque instant passé en toi, mais jamais t’appartenir. Totalement. Ou l’inverse, peut-importe en vrai.

Je m’en moquais bien, moi, tout ce que je voulais, c’était ces quelques instants volés au Temps. Alité, au musée ou au ciné. Peu importait tant que je t’avais près de moi. Je ne cherchais qu’une chose, à entendre, ton rire, une fois de plus. Ton bonheur, même si ce terme est largement galvaudé de nos jours, plutôt que le mien, ou plutôt le tien pour le mien. Entremêlé.

Effleurer le tissu de ta robe, te regarder te maquiller ou te délasser, entièrement nue, dans ce grand lit carré. Loin de toi, mais pourtant si près, malgré un abyme de quelques mètres, voire, parfois, rien du tout, une infime infinité, tandis que tu esquivais. Oui, ce qui importait, entre nous deux, c’était le mouvement, l’imperceptible mouvement qui faisait que nous étions en vie.

Et pourtant, pourtant, tu penses que je suis vieux, ou désuet comme dirait la vieille sorcière, tandis que l’alcool me brûle la gorge, râpeux, acide et affreusement chaud, le tout à la fois.  D’où cela pouvait venir ? Le jazz que tu n’appréciais pas ? Ma façon de te parler, sans dire chocolatine et toujours commencer de ? De m’habiller ou de vouloir te vêtir, ma petite poupée de porcelaine ? Qu’importait mes goûts, pour toi, j’aurais bien pu en sacrifier un ou deux. Oh n’allons pas croire que je me serais mis à la mode, non, ça c’est bien trop fatigant de suivre des frivolités inconstantes. Classique, c’était aussi un terme que tu aimais à me parer. Avec le même sourire charmeur aux lèvres, le même sourire que je n’avais pas envie de comprendre, jamais.


Classique, désuet, suranné, un tout. Et est-ce seulement pour cela, que tu as arrêté de m’aimer ?

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