jeudi 29 mars 2018

Yabusame



Il s’est entrainé pour ce jour. La grande compétition de Yabusame du plan primaire. La plus grande du Tenga. La plus prestigieuse. Toute la cour d’Heian sera là, et on dit même que l’empereur, derrière les stores baissés de son palais, regarde les meilleurs archers sur zaaru de l’Empire concourir. Il s’est entrainé, et il est prêt.

Depuis l’aube il a préparé sa monture. Enfermée dans un box sombre, il l’a nourri et pansé, lentement, longuement, tandis que la bête frémissait au contact de celui qu’elle voulait bien reconnaître comme maître. Il a fait reluire toutes les écailles, une par une, avec une brosse de son zaaru. Son compagnon depuis plus de cinq années. Il l’a dressé lui-même, dès sa naissance, dès sa sortie de l’œuf, où il lui a offert du bout des doigts imprégnés de sang de poisson des tranches de fugu des mers du sud cru. La petit chose lézardesque a grandi, au point maintenant d’atteindre la respectable taille d’un mètre soixante au garrot. Noir rayé de blanc, son cuir est parmi les plus fins des plans. On voit l’ensemble des côtes et la fine courbure de l’épine dorsale, pourtant assez robuste pour tenir une allure rapide pendant des heures et porter un cavalier en armure o-yoroi complète. La crête est bien dressée, les ergots taillés de frais, les crocs polis, même si le zaaru n’est pas prêt à arracher la chair des ennemis comme ceux dressés spécialement pour la guerre le font habituellement. Une bête de course pour la course. La seule qui compte.

Le yabusame d’Heian. Au début de l’été. Huit cent pieds de longs, une cible tous les trente-cinq pas, accrochée aux branches de cerisiers qui égayent de leurs couleurs roses chair l’avenue principale de la capitale. Deux cent cinquante pas, le long du palais impérial. La distance parfaite pour un archer sur zaaru. La course du yabusame, la plus pure tradition martiale de l’Empire, là où la gloire et la renommée se font pour des saisons.

Son page lui tend le harnais traditionnel. Les mors en forme d’étoile sur les côtés, les rênes en cuir huilé, la salle en bois de panka rouge tordu pour être parfaitement accordée au dos de la bête. Il serre lui-même les étrivières, ni trop lâches, ni trop serrées. Il vérifie tout. Tout est en place. Encore quelques minutes. Il serre le obi de son kimono d’apparat, le hakama ne fait pas un faux plis, la coiffure eboshi monte vers le ciel. Son page lui tend un miroir, il vérifie sa mise, la poudre de riz qui recouvre son visage et la laque qu’il a appliqué sur ses dents lui font la face d’un courtisan. Une audacieuse mouche plantée au coin de ses lèvres rougies par les racines d’aka sucrée, sa drogue favorite, lui donnent un air canaille. Son regard, dur, fixe, concentré, le vieillit. L’enlaidit même, à l’aune du regard du jeune page. Mais celui-ci ne dira rien, il sait très bien la douleur cuisante de la cravache de son maître. Celui-ci l’utilise sur la bête fauve, mais aussi sur les suivants. Et parfois, la nuit, quand il a envie de pimenté leur relation. C’est ainsi que va la vie des seigneurs de l’arc de la cour d’Heian.

Une conque sonne, dehors. Cinquième coup depuis une heure. C’est son tour. Il enfourche la bête, en grimpant sur le côté droit afin de ne pas prendre son sabre dans les pattes du zaaru. Il se sent tendu, comme la corde en cheveux de ses concubines qu’il vient de tendre sur son grand arc. Asymétrique, c’est une pièce fabriqué patiemment par un maître artisan. Du bambou laqué renforcé de plaques d’aciers aux cinq nœuds de l’arbre. Asymétrique, c’est un arme tout en force et souplesse, comme lui, du moins c’est ce qu’il s’imagine être. Il enfourche sa monture. Dans une poche, au creux des reins, quatre flèches empennés, il en saisit une d’une main gantée, la passe entre ses lèvres tandis que son page retient la bête. Le zaaru a senti le début de la course aux flèches. Il est prêt lui aussi, tremble, s’apprête à bondir. Pourtant le cavalier maintient son assiette et serre distraitement de ses genoux le monstrueux lézard qu’il chevauche. Il encoche une flèche. Un nouveau coup de trompe.

La stalle s’ouvre brusquement. Le murmure qu’il entend au dehors depuis des heures, bourdonnant fond sonore, l’enivre aussitôt. Les cris, la foule en délire, les mains qui claquent dans les paumes. Cavalier et monture s’élancent. Huit-cent trente pieds. Deux-cent cinquante pas. Il ne voit rien, n’entend rien, il ressent juste. La fougue de sa monture, leurs deux cœurs à l’unisson. Le parfum des cerisiers. La sueur de la foule qui se réchauffe aux deux soleils. Les kimonos d’apparats des nobles dames et des seigneurs de guerre qui sont une mandala colorée. Il est parti. Son bras tend la flèche. Il relâche. Un kiai. La monture continue sa course folle alors que siffle la tête de la pointe. Il s’empare d’un autre tube. Encoche la flèche. Tend la corde. Il ne vise pas. Il est la flèche. De la peine en plume de karasu blanc jusqu’à la boule d’acier sifflante. Il recommence. Il tient fermement les genoux de sa monture. Se surélève. Prend une flèche. Retombe sur la selle. Remonte. Encoche. Redescend. Encore dix pas. Arme son tir. Droit sur ses étriers. Il a tout serré lui-même. Tout préparé. Il est la flèche. Sa monture fait un écart, infime, au dernier moment. Renifle, crache, feule. Comme s’il était…en rut ? Le cavalier perd sa stabilité, il essaye de retenir sa monture. Il décoche mais sans force aucune, cherche plutôt à reprendre pied. La bête se tourne, se lance vers…Quelque chose. Ou quelqu’un dans la foule. Le zaaru fonce vers la lice. La flèche, elle, s’est perdue dans un cerisier. Le cavalier tombe. AU moment où il va toucher le sol, il voit le sourire d’un jeune page. Celui d’un ennemi. Il crie, de rage, de peur ou de honte. Il ne le sait pas vraiment. L’enfant tient une fiole qui pourrait contenir du parfum. Ou les fragrances musquées d’une femelle zaaru en chaleur. Le piège bête. Classique même. Et il s’est laissé prendre. Il tombe. Il a mal. Le sol est dur malgré le sable. Il tombe. Et sa tête préfère partir rejoindre les ténèbres plutôt que de contempler l’horreur d’une défaite.

Il s’est enfin réveillé. La course est finie. Il été déshonoré. Devant la cour, les dames, les seigneurs, l’Empereur même. Il entend les murmures dans sa maisonnée, les bruits de couloirs, les rires cristallins des concubines, de ses frères et de ses amis. Il a honte. Il est fini. Sa carrière de coureur est morte. Comme lui. Il n’y a plus qu’une chose à faire.

La nuit, la cour de sa grande demeure. Le jeune page a conduit le zaaru. Celui-ci s’est enfui quelques heures, pour batifoler, à la recherche de sa fausse promise. Le cavalier le regarde. Avec amour. Avec haine. Les yeux fendus de la bête semble curieux, quémander une caresse, l’accolade de son maître. La dernière. Ce dernier dégaine de sa poitrine un tanto, et plonge dans le creux du cou, par en-dessous, là où le cuir du zaaru est le plus faible. Il enfonce, sent le liquide chaud qui l’asperge, alors que la bête fauve se réveille, cherche à mordre. Mais il est déjà loin. La monture s’effondre, égorgée. Le sang clair, bleu-ciel, noie les graviers alignés de la cour dans un ichor aussitôt absorbé par la terre assoiffée en ce début d’été. Le petit page pleure. Lui-même regarde la bête. Il voit la lueur de terreur dans ses yeux si…Non, rien. C’est une bête. Le cavalier, lui, se pose maintenant, à genoux. D’un ordre sec, il demande au page de l’accompagner. Ce dernier sèche ses larmes, ravale sa morve, dégaine un tachi qu’il porte au côté. Le cavalier dénoue son obi, fait tomber les pans de sa veste, dévoile un torse bronzé. Contraste parfait avec la pâleur de son visage, blanc, couleur de riz, couleur de deuil, couleur de l’outre-monde vers lequel il se destine. Il a perdu la course. Il est le seul à être tombé. Le jour où il aurait dû atteindre le faite de sa gloire. Il est déshonoré. Alors, avec la lame encore poisseuse du sang clair du zaaru, il se décide à rejoindre celui qui l’a trahi ce jourd’hui. Il se redresse, comme sur sa bête. Tend ses deux bras devant son ventre. Il monte. Il est la pointe. Il est la flèche. Il est le couteau. Il voit la cible. Il sent la cible. Il est la cible. La course de l’arme. La course de l’âme. La course. Il est. Il vit. Il meurt. Il retombe. Un kiai. Son dernier coup. Sa dernière course. La lame vole. Comme une flèche.

mardi 20 mars 2018

La fin d'un cycle

Sur le chemin de la montagne, on ne pouvait manquer le village des bûcherons. C’est ce qu’on avait dit à la rônin aux sandales de pailles élimées, toujours grimper une fois qu’elle avait pris à droite, au croisement du chêne foudroyé. Et puis elle arriverait bien vite, mais d’abord elle entendrait les chants des seigneurs de ces bois. Autour d’elle, dans la forêt de sapins, elle entendait le résonnement des masses et les cricris des scies qui entamaient le bois, tandis qu’hommes, femmes et bakemonos entonnaient des chants pour se donner du courage au ventre. La guerrière déboucha dans une large clairière au moment où la petite troupe abattait un arbre. Droit dans sa direction, comme s’ils savaient tous, déjà, ce qu’elle venait faire ici. Peut-être le savaient-ils d’ailleurs, car les nouvelles vont vite dans les montagnes du Tenga. Surtout dans ces communautés de quasi hors-la-loi, réfugiés de guerre ou soldats de l’ombre échoués dans les recoins les plus inaccessibles afin de cacher de sombres secrets. Et quatre semaines s’étaient passées depuis son dernier duel.
Elle le revoyait encore, dans un champ en jachère, à flanc de montagne. Une terrasse bordée de pierres où la moindre glissade, la moindre erreur de repères, pouvait vous entrainer au fond du gouffre. La rencontre avec l’antépénultième tueur dont elle s’était promis de tirer vengeance. Et qui lui avait révélé, avant de disparaître, où résidait son taishō. Avant le duel, il s’était moqué de la rônin, son hakama fripé, son kendo-gi délavé, et sa frêle stature alors que lui, comme tous les autres, et comme le capitaine qu’elle cherchait maintenant, étaient des onis. Des hommes augmentés par les pilules et les piqures alchimiques, de sombres boissons qui relevaient parfois de la magie noire, mais étaient tant prisés par les seigneurs de la guerre pour les capacités en combat que cela octroyait aux fous qui survivaient à ces poisons avant d’intégrer les troupes d’élites. Il s’était moqué, mais il avait compris le sens de l’honneur de la jeune femme, et il avait quitté sa retraite et sa famille pour l’affronter. Alors avait eu lieu le combat, au soleil couchant. La guerrière se rappelait encore la chaleur des deux astres du plan-maître du Tenga qui avait chauffé sa peau, alors qu’au loin la lune rouge précédait de quelques heures ses deux sœurs bleues et noires. Entre chien et loup, entre la vie et la mort. Deux kiai, deux éclairs d’acier bleuté, deux battements de cœur. Une tête qui vole. Un corps qui s’effondre. Ume vivait encore. Et pouvait maintenant abattre le courroux de sa vengeance sur le dernier de ses tortionnaires. Elle était déterminée à mettre ici fin à ce cycle mortuaire. D’un coup de sabre. Vif, mortel, unique.

La jeune femme en était-là de ses réflexions quand l’arbre s’abattit dans un funeste craquement. Présage de mort, ou de vie. Elle ne savait pas vraiment, sauf qu’Ume n’avait pas peur. Elle ne bougea pas d’un cil lorsque la pluie de branches, de feuilles et d’échardes frappa à dix mètres d’elle, alors que s’envolait son large chapeau de paille. Aussitôt le choc terrible encaissé que les gens qui se trouvaient-là venaient vers elle en courant. Hommes en simple vestes, les reins ceinturés d’un linge blanc, femmes en yukata qui laissaient voir leurs bandes de poitrines et gamins nus. Quelques bakemonos, ces gobelins des montagnes ingénieux à la peau verte tirant sur le noir charbon, habillés comme les hommes, se trouvaient-là, criant à la fois de joie et d’horreur face à ce qu’ils avaient manigancé. En effet, l’arbre, contrairement à d’autres sur cette terrasse naturelle clairsemée, venait d’être abattu après le travail mécanique d’une scie à charbon, invention de celui qui parla en premier à Ume et lui indiqua combien il était « dans la désolation la plus désolée d’avoir failli attenter à la vie de la rônin-sama », tout en se permettant d’ajouter « qu’il était très dangereux de venir parfois sur le site d’un essai scientifiquement scientifique » et qu’elle était, « sauf son respect rônin-sama, légèrement inconsciente ». Ume ne put s’empêcher de rire et de présenter elle-même ses excuses à cette assemblée de gueux bien sympathiques, charmée par l’audace et la sincérité du gobelin. Elle leur promit de ne plus trainer dans leurs pattes, qu’elle cherchait juste le chef du village. Tous soupirèrent, habitués aux mœurs guerrières des samouraïs, ashigarus et autre yama-bushis qui bien trop souvent n’avaient d’honneur qu’une vague idée et de code que celui qui leur permettait d’avoir le ventre plein, un lit chaud et une femme pour leur tenir compagnie. De gré ou de force. Sans oublier qu’ils n’hésitaient pas à sabrer aussi sec l’impertinent qui aurait quelque peu chatouillé le code strict du respect établi dans le Tenga.

Quelques minutes après, Ume, accompagné d’une ribambelle d’enfants, arriva auprès d’Oji-San, le samouraï du village et chef de ce petit bout de terrain perdu entre plaine et ciel. Ce dernier buvait le thé lorsqu’elle le trouva sur sa terrasse, il jouait avec un chat, qui s’enfuit, aussitôt poursuivi par les enfants. Ume sourit sous son chapeau de paille, avant de l’enlever et de s’incliner devant l’ancien. Ce dernier lui proposa une tasse d’ocha suivi par des mochi tout juste préparés qu’elle partagea avec les gosses qui revinrent aussi sec. Il était la fin d’après-midi, le temps passait lentement dans ces montagnes, et Ume prenait plaisir à la conversation d’Oji-San. Sans rien en montrer, par gentillesse et petites attentions taquines bien de son âge par rapport à la jeune beauté qu’il flattait en elle, il cherchait à lui faire dire ce qu’elle faisait ici, elle, une femme, et seule en plus. Même avec deux sabres, il disait que la région n’était pas sûre, et qu’en tant que chef de village il souhaitait assurer la sécurité des siens. Bien qu’il ajouta que, pour la sécurité, il savait sur qui compter pour ça.

—Ah bon ? demanda Ume, intriguée.

—Hai, samouraï-chan. Les rigolos que vous avez rencontré tout à l’heure sont de fabuleux inventeurs, regardez ce petit réchaud à thé à chaleur constante, c’est eux. Et aussi des pièges et les défenses que vous avez vues sur la route.

Il était vrai que le village était bien remparé, et Ume avait aussi noté les deux adolescents en armure qui portaient de drôles de teppos, les fusils à mèche, accrochés au-dessus des portes de l’unique entrée.

—Et puis, continuait l’Ancien, il y a parmi nous…Des gens qui ont connu une autre vie.

Ume se rembrunit, rappelée brutalement à sa mission. Le vieil homme sentit la peine de la jeune femme, et le trouble dans son saki, l’énergie vitale du guerrier, qui tournait vers la pulsion de mort. Il le savait car, autrefois, il avait été un sérieux combattant, une brute qui fréquentait les dojos tout le jour et s’était battu sur les plus prestigieux champs de bataille de sa génération. Il n’était pas un grand maître d’armes, mais il avait l’expérience. Et il se doutait bien qu’on ne venait pas se perdre ici seulement pour découvrir un endroit bucolique et passer du temps pour se ressourcer. Pas quand on était une femme, qu’on s’appelait Ume et qu’on portait deux sabres qu’il savait tâchés du sang de sa vengeance. Il dit alors.

—Pardon Ume-chan, je vous ai peinée.

—Non Oji-san ce n’est rien. Je me rappelle juste pourquoi je suis ici.

Une pause.

—Je suis venu chercher vengeance Oji-san, contre quelqu’un du village. Vous le connaissez surement, il se fait appeler Hikuro aujourd’hui. Mais chez moi, il était le capitaine de la troisième section de l’Oni-gumi, Hitokuro Kambei. La lettre que voici autorise ce duel.

Le vieil homme serra fermement sa tasse de thé, sans prendre la peine de lire le papier marqué du sceau officiel du shogun de la région. Il connaissait la vie d’Hikuro auparavant, sa condition, les crises qui le prenaient parfois, quand il manquait des substances alchimiques qui régulaient son corps traumatisés par les expériences passées. Il savait qu’une femme le cherchait, Hikuro lui avait dit en arrivant ici, seul, affamé, et en quête de paix. Il ne l’avait jamais caché. Hikuro était un brave type, qui avait fait de sales choses, mais assumait. Et aujourd’hui il était un membre éminent du village.

—Je ne vous mentirai pas Ume-chan. Hikuro vit ici, il va redescendre avec une cordée de charpentiers d’ici une heure tout au plus. Mais sachez que nous, nous ne le connaissons pas comme vous. Et chaque jour il se repend de ce qu’il a fait.

—Il a tué mon père, fracassé le crâne de mon petit frère et…Violé mes sœurs et ma mère. Parce qu’on lui avait ordonné. Est-ce réellement un homme qui fait cela sans se poser la question de la justesse de ses actes ?

Parce qu’il était une bête. Mais cela elle ne l’ajouta. Cela se voyait cependant qu’elle était troublée, Ume avait saisi la poignée de son katana, serrant fermement l’arme contre elle, pour avouer l’horreur qui se lisait encore dans ses traits. L’horreur de son retour dans le domaine familial. L’odeur des flammes et de la chair brûlé, du sang mélangé à la soue des porcs et aux poulaillers pillés. Les cloisons défoncées, rougies par des traces de fuites éperdues tranchées par une lame, une balle de fusil ou un arc. Des traces de lutte sanguinolente là où les guerriers de son père, ses amis et ses ainés, ses oncles et ses cousins, s’étaient battus jusqu’à la mort. Les corps martyrisés, abandonnés là où ils étaient tombés pour les plus chanceux, encore accrochés par des clous là où certains avaient été poinçonnés aux charpentes, ou pendus aux poutres. Les tortures indicibles, sur des femmes, des hommes, des enfants. Et sur sa famille à elle, la jeune samouraï qui venait de quitter l’enfance, rentrée trop tard, ou trop tôt, pour fêter sa nomination dans les gardes du corps du seigneur. Violence du destin où elle s’était retrouvée seule à contempler son horreur personnelle, un monde renversé, brutalisé, qui l’avait plongée dans l’âge adulte et toute sa cruauté d’un coup unique. La frappe parfaite.

Oji-san fit un geste vers elle, avant de s’arrêter.

—Oui, bien entendu, je comprends.

C’est ce qu’il aurait aimé dire, mais ce n’était pas la bonne chose à dire. Pas s’il tenait à sa tête. Et s’il perdait sa tête, cette jeune femme perdue mourrait aussi sec. Le cycle de la vengeance ne s’arrêterait pas là. Alors, il se lança, enfin enfin.

—Laissez-moi vous dire qui est Hikuro, pour nous. Et après nous reparlerons de votre vengeance. Et du duel qui aura lieu demain matin.

Le jour avalerait la nuit dans quelques instants. L’horizon était passé du voile violine incrsuté d’étoiles au rose, puis à l’écarlate et à l’or fondu. La place centrale du village vivait cependant quelque chose qu’elle n’avait jamais vu. Au milieu, un cercle parfait avait été tracé avec de la peinture rouge, comme le sang qui allait être versé ici. La rencontrer entre Ume et Hikuro n’avait pas été orageuse, mais la jeune femme avait réclamé vengeance, et l’Oni avait accepté. Il était grand et bien bâti, presque deux mètres de haut, tout en muscle et en puissance. Il faisait une forte impression avec ses épaules carrées. Il portait toujours un demi-sourire aux lèvres qui allait bien avec ses cheveux ras, il ressemblait à la statue d’un bouddha guerrier. Il s’était incliné sans mot dire devant Oji-san, son beau-père par ailleurs, avant de parler avec la jeune femme. Il ne lui en voulait pas personnellement, c’était l’ordre des choses, et il allait assumer sa vie passée. Et puis l’Oni avait été allé serrer contre lui sa femme et ses deux filles, avant de dîner tranquillement. Dans la nuit, Ohiko avait pleuré, mais un câlin l’avait calmée. Toutefois, il savait qu’il n’arriverait pas à dormir. Son métabolisme l’en empêchait en partie. Mais surtout, il fallait qu’il se prépare. Alors, très tôt, avant que l’aube ne se lève, il avait quitté la couche conjugale. Sans un bruit, sans faire craquer le parquet de sapin, il était allé voir les filles dans leur chambre, entrouvrant à peine le shoji en papier de prunier. Après il était allé dehors, dans leur petit jardin potager, faire ses ablutions à l’eau claire et glacée du torrent qui courrait dans la pente dans un murmure. Puis il était allé ressortir des choses qu’il ne pensait pas avoir besoin ici, dans ces montagnes où il avait trouvé un semblant de paix. Dix ans depuis l’évènement qui avait traumatisé Ume. En dix ans, il avait cru changé. Il avait quitté l’armée, ou plutôt, déserté, le jour où un enfant lui avait jeté une pierre au visage alors que son village venait de brûler dans une opération antiguérilla. Son premier réflexe avait été de le trancher en deux, pour l’exemple. Mais, peut-être à cause du coup sur la tête, il ne l’avait pas fait. Il avait été pris de remord et s’était enfui à la première déroute. Comme d’autres avant lui. Il se rappelait son errance. Les bagarres contre des bandits. Le sevrage du poison qu’il consommait depuis trop de temps, et ne pouvait être compensé qu’en mangeant abondamment. Il était bien un Oni, un démon, comme disait Ohiko quand elle le voyait manger. C’était elle qui l’avait trouvé, presque agonisant, dans un pré empli de fougères. Elle l’avait soigné, avec Oji-san, l’avait baigné, l’avait coiffé, et fait de lui un meilleur homme que le vagabond qu’il était alors, et meilleur encore que le terrible guerrier d’autrefois qui tuait dans un clin d’œil et appliquait les ordres sans jamais questionner. Sa force, il l’avait mise au service de sa communauté. En tant que bûcheron, charpentier, ou dans les champs. Il abattait le travail de trois hommes fait. Et puis il avait défendu les gamines contre les loups, et le village contre les yakuzas de la ville d’au-delà du col. Il avait tué, encore, mais pour une fois il avait l’impression que c’était…légitime. C’était à ce moment-là qu’Ohiko avait partagé sa couche, pour la première fois, et lui avait montré que, tout démon qu’il était, il était un homme. Et avait aussi le droit d’aimer. Dix ans plus tard, deux filles belles comme le jour, et une situation. Loin de la guerre et des seigneurs de la mort qui régentaient ceux qui vivaient là, en bas, dans les plaines du Tenga. La brume matinale s’accrochait aux forêts et aux monts, voilant le regard dans la pureté des nuages. Une mer calme et paisible, tout comme l’était ces bois qu’il chérissait tant. Il pensait à cela en regardant le sabre long, un tachi, qui trônait sur un reposoir en bois laqué. Il s’était dépouillé de ses vêtements de nuit. Mis à nu, révéler ses muscles durcis par le labeur, sa peau vieil or vierge de tous poils et les cicatrices trop nombreuses d’un corps marqué par de trop longues années de guerre. Il avait saisi un vieil hakama grisé par le temps, et une veste de sabreur légèrement mitée depuis la dernière fois où Ohiko l’avait sortie pour lui faire prendre le frais. Il avait noué l’obi à sa ceinture, dans un geste mille et mille fois répété, avant d’y passer le sabre, lame en bas. Enfin, il avait saisi un petit coffre de bois marron sans fioriture. Dedans, il en avait extrait un masque terrible, blanc sauf deux traits rouges qui couraient autour des yeux. Le nez grossier, énorme et rapace à la fois, tandis qu’en dessous une moustache de cheveux humains renforçait l’horreur démoniaque des dents bizarres et des cornes qui partaient depuis la commissure des lèvres. Ce n’était pas un vulgaire masque, mais un menpo, une protection guerrière terrifiante. Démoniaque même. Le symbole de sa charge et de son passé. Lentement, il le caressa d’une main, tandis qu’en lui une sourde colère revenait. Dedans, des petites piques d’acier crissaient sous ses doigts. C’était là l’origine des cicatrices sur son visage. Là où entraient directement le poison de la Furie. Souvenirs de mille et un champs de bataille. Alors, lentement, il reposa l’artefact dans sa protection. A regret. Mais aujourd’hui, il combattrait à visage découvert. Son visage. Celui de l’homme qu’il était devenu. Il poussa un soupire et alla s’asseoir en seiza sur la terrasse devant son jardin, et s’était ressourcé, prenant le temps de respirer, comme Oji-san lui avait montré. Inspiré, expiré. Inspirer, expirer. Il voyait déjà le combat, il le vivait déjà, il était le combat à venir. Les sabres qui sautent de leurs fourreaux dans un geste vifs, s’entrechoquent, se frappent, se battent comme fer. Chaque coup est mortel. Chaque vibration de l’air annonce la mort avec ces coupe-coupe capables de trancher en deux un homme. La respiration se fait plus lourde, le corps aussi. La sueur coule, depuis les cheveux, le long du front, glisse sur l’arcade d’un nez et tombe dans un œil. Troublé, il manque le coup. Aussitôt la morsure du sabre. Le sang qui gicle. Il s’effondre. Il meurt. Il est prêt à cela. Il est prêt aussi à trancher et ahaner, marteler la frêle jeune femme par sa puissance, malgré sa vivacité. Et d’un coup, d’un seul, la couper en deux. Mourir ou vivre. L’acier, seul, tranchera le fil de ses pensées. Mais Hikuro, dit Hitokuro Kambei, dit le bûcheron, dit le boucher, n’est sûr que d’une chose. Il va assumer. C’est le combat de sa vie. Et à l’affronter, il est prêt.

La tension se sentait. Hikuro étai aimé ici. Et pourtant, Ume dégageait une certaine sympathie suite au petit discours d’Oji-san. Une vengeance, c’était quelque chose que tout le monde pouvait comprendre. Tout le monde retenait son souffle tandis que les deux duellistes entraient dans l’arène, en hakama relevés pour ne pas gêner les mouvements et kendo-gi attachés par les fils de lin blanc rituel. Ume avait attaché ses cheveux. Hikuro, lui, l’attendait en faisant quelques fentes de ses jambes puissantes. Un tremblement dans l’assistance. La plus jeune fille d’Hikuro courrait vers son père, Ohiko n’avait pas réussi à la retenir. Hikuro l’accueillit dans ses bras, et lui murmura quelque chose pour elle seule. Ume ne dit rien, laissant le temps à son ennemi de faire ses adieux au monde. Elle n’était pas un monstre, elle. Sa vengeance pouvait bien patienter quelques instants. Le père de l’enfant la repoussa lentement, et malgré ses sanglots, celle-ci retourna auprès de sa mère. Le combat pouvait commencer. Oji-san rappela le pourquoi du duel, en lisant la lettre du shogun. Puis l’Oni et la femme s’étaient salués, vivement, baissés sur leurs genoux un instant et dégainé en se relevant. L’un comme l’autre se regardaient maintenant, jaugeait la distance, le ma-ai, entre eux. Le ma-ai, l’intervalle entre la vie et la mort. C’était à la fois quelque chose de physique et spirituel. Au bout de la lame se trouvait la frappe, et la frappe ne pouvait venir que du ventre, le siège de l’être. Ki, ken, taï, ichi. L’énergie, l’épée, le corps, unis. Entrer dans l’intervalle, c’était risque à la fois son âme et réussir à tuer virtuellement l’adversaire. Pourtant, l’une comme l’autre, ne semblaient pas pressés. Le combat, lui, avait commencé. Dans leurs deux regards, perdus l’un dans l’autre. Leur saki exsudait par tous les corps, cherchant à abattre l’autre, à le noyer sous l’énergie vitale, avant de tuer d’une frappe vive et parfaite. Ume ne réfléchissait pas, elle était son arme. Elle notait tout, avec une acuité parfaite. Le rythme de la respiration de l’adversaire. Ses épaules qui se soulèvent. Le tachi qui se tend. Tâte presque la lame de son katana. Il respire un peu plus vite. C’est un piège, elle le sait. Elle reste maitresse d’elle-même. Ce duel pourrait durer des heures, ou un instant. Elle voyait Hikuro, elle le sentait, et quelque chose transpirait de son énergie vitale. La volonté de vivre. Non, il ne voulait pas mourir aujourd’hui. Parce qu’il avait réussi à construire quelque chose, à être quelqu’un d’autre, à saisir une nouvelle chance. Oji-san lui avait longuement parlé, lui avait dit qui était Hikuro. Un homme plein de doutes. Un vagabond. Un voyageur. Un rônin comme elle. Sur la vague, il s’était laissé emporter, noyer, drosser sur un rivage, où il avait trouvé une sorte de paix. Pourtant il était prêt à remettre tout en cause dans ce duel. Prêt à risquer sa vie, parce qu’il avait un appétit de la continuer, au travers de ses filles. Ume, elle, aurait aimé qu’il soit un monstre, comme les autres. Une brute qu’elle aurait tuée d’un coup d’un seul. Pourtant, depuis son dernier duel, elle se demandait si elle avait la raison avec pour aller au bout de sa vengeance. Son devoir, lui, était clair. Tuer, sans pitié. Le droit aussi l'autorisait à accomplir cette vendetta, et continuer le cycle jusqu'à ce, qu'un jour, les enfants de ses ennemis viennent à leur tour s'essayer à la sabrer pour venger leurs pères et mères. Son droit, son devoir, son honneur appelait vette vengeance. Mais elle se rappelait le visage moqueur et paisible du dernier homme qu’elle avait assassiné. Seijuro, le bras droit d’Hikuro. Il s’était fichu d’elle, et de lui-même aussi avant le combat, un peu comme le géant qui aujourd'hui continuait de sourire malgré la tension du combat à venir. Seijuro avait pris une position de garde basse, faisant un avec le Vide. Il était en paix avec lui-même quand son sabre avait coupé sa vie en même temps que sa tête. Il avait interdit, auparavant, à son fils de relancer la vendetta. Pourtant elle avait ressenti la haine de l’enfant quand elle était revenue, seule. La même que Hikuro avait dû en ressentir une autre, lorsqu’une pierre s’était fracassée sur son masque aux formes démoniaques. Elle essayait de chasser cette pensée et de revenir vers la non-pensée, la frappe ultime, pourtant elle savait très bien qu’elle atteignait ses limites. Devoir et honneur face à la droiture et la bienveillance. Hikuro était aussi fort qu’elle. Il devait sentir son trouble. Pourquoi ne frappait-il pas ? Non, il restait en garde, comme s’il attendait qu’elle le tue, et mettre un fin à ce cycle…Sachant qu’un autre commencerait aussitôt. Mais le voulait-elle vraiment ? Un demi-sourire aux lèvres, il la regardait. Elle saisit plus fermement la garde de son katana. A ce moment, elle sut. Elle était prête.

Le chat d’Oji-san s’échappa des mains de l’ainée d’Hikuro, et bondit entre les duellistes. Hikuro cria. Ume aussi. Une frappe d’acier, deux kiais trois cœurs qui battent. Hikuro n’avait pas porté de coup. Ume, elle, avait frappé de toute son énergie, de toutes ses forces, de toute son âme. Et avait d’un geste vif dénoué l’obi d’Hikuro et rasé la queue du minuscule chaton qui tomba d’inanition. Dans le même geste, elle avait rengainé, alors qu’Hikuro la regardait, sans comprendre. Tout le monde retenait son souffle. Ume, elle souriait, tandis qu’une larme, unique, coula le long de sa joue. Doucement, elle se tourna vers Oji-san, et s’inclina profondément. Il ne fallait pas de mot pour lui, il avait compris. Puis vers Hikuro, et sa femme, et ses filles. Pour eux, elle devait dire quelque chose. Faire comprendre son intuition qu'elle même avait saisie au vol :

—Ma vengeance s’est accomplie. Maintenant, je vais continuer mon pèlerinage guerrier et chercher à devenir meilleure que je le suis. Merci Hikuro pour cette leçon. Désormais, mon sabre ne servira plus la vengeance, mais la vie.

Lentement, sans un bruit, elle reprit son chapeau qui était posé juste en dehors du cercle. La main sur la garde, la jeune femme quitta le village, ses hommes, ses femmes, ses bakemonos. Et les enfants. Le cycle de la vengeance se terminait, ici, dans un village de la forêt. En paix, pour l’éternité.

mercredi 27 décembre 2017

Les flammes

Les flammes.
Un soir entre deux réveillons. Toutes les lumières sont éteintes sauf celles qui encerclent le sapin. Et des dizaines de bougies qui tamisent l’ambiance. Une heure propice à l’introspection et les plaisirs calmes. Mes yeux se perdent dans la flamme vacillante qui tournent aux gré de l’inspiration de l’air. Dehors, il pleut à verse, et les platanes vibrent sous les rafales de vent. Pas un temps à mettre un chat dehors. La buée s’incruste sur les vitres, dessinant de fantasques images, alors qu’un seul réverbère, dehors, allume la route. De temps à autre, une voiture qui file à toute vitesse dans la nuit vers un improbable réveillon, ou les sirènes bleues d’une ambulance vers un autre, plus tragique. Pourtant, dans ce petit cocon de salon, c’est la paix, le calme, et la volupté. Pourtant, malgré toute cela, je suis triste ce soir. Triste, à l’image de cette flamme qui vacille. Encore une autre dans les innombrables nuits où, debout, je broie du noir, je bois du noir et je craque mes maux.
A mes côtés, une autre flamme, tendre, calme, sereine, respire paisiblement, dans mes bras. Totem, elle apaise mes nuits d’encre. Sait-elle à quoi je pense ? A qui j’écris ? A qui je parle ? Tandis qu’elle dort, bienheureuse, au rythme tranquille de son cœur que j’entends battre ? J’ai tout pour être heureux, et pourtant, il y a toujours un vide. Un énorme trou dans mon cœur. Eternelle solitude, froid du sépulcre, chagrin insupportable. Un manque. Un vide. Un désespoir. Alors que mes nuits sont pleines de petites lumières qui vacillent, ou du souvenir de brasiers sur lesquels je me suis brûlé.
Ce rêve, ou était-ce une réalité ? Un feu d’artifice qui a cramé mes rétines, rendu mes oreilles sourdes et ma langue plus lourde que du plomb. Un choc. Un coup de poing. Un coup de couteau qui trancha jusqu’à la moindre des viscères, jusqu’au plus profond des nerfs, jusqu’à mon cœur qui explosa dans une bombe multicolore passionnée. Souffrance et plaisir, tandis que le rouge carmin de la violence et du sang s’évidait, fil d’Ariane sur une route baigné à ce cruel cruor. Pensamor, pince d’amour, clamp et aiguille pour rabibocher ce trou, mais la chirurgie à la poudre noire n’a fait qu’agrandir ce trou. Avec la soif d’inconnu et de nouvelles craintes. Brûlé à la lampe météore, je n’étais plus qu’un pantin de chiffon qui avançait, encore un peu, dans cette nuit noire.

 Pour tomber, un peu plus loin, sur une toute petite flamme, à vrai dire c’était plus une braise, un tout petit néon rouge grésillant, un petit bout de nez de clown. Un rire dans la nuit. Et soudain, à nouveau, l’espoir. Celui que je n’attendais plus. D’une braise, une flamme, puis un bûcher. Un incendie d’amour qui réchauffe le cœur, éclaire le noir, et repousse le trou dans ce cœur. Et pourtant, toujours des peurs, anciennes et ridicules. Peur que ce ne soit que de la poudre aux yeux, poudre de perlimpinpin, artifice, pétard qui sera mouillé trop vite. Peur de se dire qu’enfin, c’est bon, cette longue errance solitaire se finit ici. Peur de perdre cet être qui, au détour d’un chemin, pourrait s’en aller, dans sa liberté. Et me laisser seul à nouveau sur le carreau. A la recherche d’une flamme. Peur des autres lumières, mirages sur le désert de cette vie, ou météore bien réel, rencontre fortuite, qui pourrait me détourner de ces pas communs. J’ai peur, de tout, du blizzard, de te perdre, de me perdre. De rater un tournant. De faire un choix. De marché sur un chemin unique. Et pourtant, dans cette nuit, tandis que tu te presses contre moi, j’ai envie d’y croire. De chasser les idées noires. De ne garder que l’amour, totem.  

mercredi 14 décembre 2016

La fin

Alep tombe, sous les bombes. Les balles sifflent, tandis que la communauté internationale, œillères aux yeux, regarde, horrifiée. Cinq années de guerre, de massacres, de tuerie, au nom de quoi ? Pourquoi ? On rebat seulement les cartes, mais les syriens, là-bas, n’ont même pas le choix de tirer autre chose qu’un dé pipé.

Comment comprendre ? Comment ne pas se révolter ? Comment saisir ? Comment ne pas être mortifié ? Comment regarder ? Comment être désespéré ?

A vrai dire, je ne sais rien de tout cela, je n’ai que les images d’un Orient inventé. Le sable chaud d’un désert de pierres, des statues romaines dans le silence du soir, à leurs pieds, un couple s’enlace. D’autres images, les forteresses des guerriers de la chrétienté, la bannière aux croix de sang ou sable. Des noms, des visages, des représentations d’un passé qui se rappelle, à tout instant, au détour d’une pensée. Des uniformes bleus et blanc au pied des pyramides, une européenne sur un pur-sang, une tente au milieu d’une oasis.

L’Orient, cette idée, elle a été créé, dans les bals de Vienne, les universités de Paris, ou les cabinets de Londres. Elle hante notre culture, nos vêtures, notre littérature. La musique la plus classique pioche ses sources dans la rencontre, comme nos jeux, ou nos aliments.

Pourtant, l’Orient, c’est aussi une réalité. Pour des milliers de millions de gens. Battus, bafoués, déracinés. Perdus, tandis que le monde, dans son salon, les regarde crever, mourir, tomber. Sans compassion, ni compréhension. Dans l’inaction d’un mardi soir, on entre dans le noir de la déshumanité. Nous fermons les yeux sur nos couleurs, nos valeurs, notre honneur. Au nom de quoi ? De rien. Du dédain. De la mort. Plus de prochain. Plus d’humains. Même pas des chiens.


Alep tombe, et j’ai honte. 

lundi 12 décembre 2016

Sur la route d'Avignon

Cela faisait près de deux jours que les deux cavaliers avaient quitté Sisteron. Le temps était au beau, bien qu’une légère brise de ce vent que l’on appelait mistral secouait les lignes de cyprès qui coupaient les bourrasques un peu trop querelleuses. Des nuages blancs s’effilochaient doucement dans le ciel bleu, tandis que le soleil printanier redonnait vie aux pâtures, champs et cultures maraîchères qui s’étageaient sur les pentes du Lubéron. Une douce odeur d’oliviers et d’amandiers en fleurs embaumait l’air, quand une buse s’envola de son aire pour plonger en plein champ, avant de s’en aller voleter, un mulot prêt à être boulotté dans les serres. Les deux compères cheminaient sur de grands hongres, tandis qu’un des deux tenait bien en bride une mule placide. Celui qui cheminait devant jouait d’un luth, engoncé dans une cape laissée béante sur une brigandine de cuir et d’acier. Il accompagnait sa douce mélodie d’une voix de stentor, sentant bon son oc et sa Provence ; cette chanson aurait pu être harmonieuse si le tocsin qui la portait ne semblait pas imiter le croassement des corbeaux. En mille comme en cent, l’homme jouait juste, mais chantait faux, une ritournelle paillarde qui commençait ainsi :
« Belle qui tieeeeeeeeent mon vîîîîît luisant et bien grumeleuuuuuuuux »
On taira le reste aux chastes oreilles de nos lecteurs, mais la mine déconfite de l’écuyer à la mule semblait indiquer que son supplice semblait durer depuis des heures, si ce n’est des ans, voire un lustre ou deux. Car l’homme devant lui, dans la force de l’âge, était chevalier. Sa condition ne se révélait pas sa cape trouée et ses bottes élimées, mais aux éperons vieil or et l’épée qui relevait doucement le manteau, et battait au rythme de la chanson de marche les flancs du noiraud que l’homme chevauchait. C’était une belle bête, coupée, certes, mais qui semblait prête pour la course. Le chevalier la guidait non pas de la main, mais par la seule pression de ses genoux, tandis que son cul reposait sur le troussequin de sa selle. Tout donnait à voir une bête de race, bien faite aux charmes de la vie aventureuses de son maître, tout comme le chien jaune qui courrait devant eux, et s’en revenait avant d’accompagner d’un jappement le hourvari tumultueux que l’homme pensait être un chant.
« Ah messire Jean, si vous pouviez baisser d’un ton, j’en ai la migraine ! » dit l’homme chenu qui chevauchait derrière son maître, en langue d’oïl et avec un fort accent de Bretagne bretonnante.
Il portait lui aussi une brigandine de cuir, et à l’arçon de sa selle piques et lances de joutes. Dans une housse, une lourde masse de fer, tout comme son maître, ainsi qu’une épée bâtarde à son côté. Il ne portait pas l’éperon, et tout dénotait en lui l’homme venu de la paysannerie, le sergent d’arme ou l’écuyer mal né qui avait blanchi sous le harnois et ne savait plus que guerroyer. Et, un jour, mourir aux côtés de son seigneur et maître.
-Arthur, Arthur, Arthur,  ne joue point donc les pucelles effarouchées, je te rappelle que c’est toi qui m’a appris cette chansonnette.
-Certes oui seigneur, mais point pour que vous la massacriez ainsi.
-Moi la massacrer ? Mais non
-Mais si, pire que Mahométan dans une église. Allons seigneur, vous le savez aussi bien que moi, vous chantez faux, qui vous dira le contraire n’est que flatteur ou n’a pas d’oreilles, et avec cette paillardise-là, je sens que l’on va s’attirer des ennuis !
-Par la malepeste coquin, ces croassements que tu réprimes ne peuvent que chasser les honnêtes malandrins, ou leur faire accroire que nous sommes fols.
-Pour sûr que vous l’êtes messire d’Eyguières, ne serait-ce que pour passer par la route des collines plutôt que par la mesnie de votre frère.
A ces mots, le nommé Jean D’Eyguières sembla se mettre en colère.
-Ah Arthur, ne parle pas de ce que tu ne sais pas. Douze ans que j’ai quitté la Provence, et quinze pour la maison des D’Eyguières. Cela serait folie que de passer par-là.
-Malgré tous vos exploits ?
-Malgré eux, un chevalier de mon acabit ne peut pérorer dans la maison de ses pères que s’il ramène au moins un titre de comte, ou de duc !
-Ce à quoi vous êtes promis mon beau sire.
-Tu te moques Arthur, et ce n’est pas très chrétien, sans compter que c’est damnable pour un écuyer que de chercher des poux à son chevalier. Pense plutôt que nous arrivons bientôt à Beaumes, et qu’il est une petite hostellerie tenue par les bénédictins de Saint-André qui produit une liqueur…Même le Pape en ses palais de Rome n’en goûte point !

-Alors, si c’est pour mon bien, va pour le vin. Mais par pitié, arrêtez de chanter, sinon je ne pourrais point faire honneur à la dive bouteille ! »

dimanche 4 décembre 2016

Place de la Ré

Place de la Ré, le soleil vient de se coucher. Un croissant de lune brille, déchire les nuages, éclaire le ciel. A ses côtés, l’étoile du berger, étoile polaire, signe dans la nuit. Des dizaines de lumignons brillent sur la statue, éclairée de bleu, de blanc, de rouge. Souvenirs des disparus cajolés par la grande statue d’une femme fière ; française. Sur les murs des immeubles, des centaines de néons brillent, ors, sangs, turquoises, théâtres, kebabs et cafés qui éclairent le ballet d’ombres mouvantes qui glissent sur les dalles luisantes d’une pluie à peine finie. Hommes, femmes, enfants se mêlent, patinent, dérapent sur la grande scène noctambule. Carambolage de deux trottinettes, un coursier à vélo fait tinter son clocheton furieusement contre un impudent qui osait traverser dans la nuit, un skater fait bondir sa planche qui claque furieusement, une fois, deux fois, trois fois, la figure passe.

Accoudé à la balustrade de l’entrée de la bouche de métro, un jeune homme contemple ces ombres chinoises qui se découpent à la lumière des phares, traversent, courent, s’affolent. Le bonhomme vient de passer au rouge. Une fille s’élance, ballerine aux pieds, en trois bonds de cabri, un dérapage, la voilà dans les bras de son amant. Baiser furieux. Déjà, ils quittent la scène. Sous la statue, photographie plus intime, un couple s’enlace. Pleure-t-elle de joie ? Reflet sur une joue. Deux corps se cherchent, s’étreignent, s’échangent. Tendre baiser.


Le jeune homme, souriant, se rappelle d’autres temps, d’autres lieux, un corps chaud qui se presse contre le sien. Mélancolie. Pourtant, il n’a pas envie de pleurer. Pas ce soir. Non, plutôt, convoquer la nostalgie, en se montrant curieux de ce monde qui l’entoure. Prendre plaisir à l’instant. L’attente, dans le froid, coup de blizzard. L’envie, un peu ridicule, de serrer quelqu’un contre lui. Pour faire la guerre à l’hiver, le vide, la mort. L’amour, dernier drapeau pour dégager les draperies de mélancolie. Ses pensées errent, convoquent des images, d’autres photos, des yeux qui passent dans le vague. Bleus, violines, verts ou vairons. Des femmes. Le plaisir d’un instant. Secret. L’amour Epiphanie. Un regard, un parfum, un geste. Maladroit ou délicat. Boisé ou fleuri. Intense ou détourné. Un moment. 
A jamais.  

mardi 13 septembre 2016

Yin Yang oissant

Le yin et le yang, du noir et du blanc. Une reine ébène arrache sa couronne au roi pâle. L'équilibre se meut, l'harmonie se meurt. Les ténèbres engloutissent la lumière. L'instant s'éteint. Disharmonie d'un malaise incertain Souffler, respirer, s'apaiser S'harmoniser. Se rééquilibrer. Un papillon s'envole avec mes larmes Instant présent