dimanche 24 août 2014

La dernière bataille

Abattre sa main. Un cri de guerre. Et voilà que les marins de l’Adamante le suivent, en tirailleurs, et se mettent à tirer sur les guerriers indigènes qui ne s’y attendaient pas. La fusillade portait ses fruits, faisant un baroud d’enfer et surtout éliminant quantité d’hommes et de femmes à demi-nu sur le chemin des forces d’André. Ce dernier courrait à l’avant, il ne prit même pas le temps de s’arrêter pour faire feu de son pistolet qui arracha la tête dans une gerbe de sang et de matière grise d’un guerrier qui menaçait le français d’une énorme massue de pierre polie.

L’éventail prescrit par De Sombre et adopté par l’ancien capitaine de la Royale s’approchait à la vitesse du vent entre les arbres et la végétation touffue de ce coin tropical. Les hommes et femmes de l’Adamante avançaient, tiraient, s’arrêtaient pour recharger tandis qu’une deuxième puis une troisième ligne de tirailleurs s’avançaient et prenaient le relais. Le passage Sud commençaient de poindre à travers la futée et André faisait avancer plus lentement son groupe. Il ne s’agissait pas d’arriver trop vite sur la cible et de faire manquer l’infiltration de Magaly, Shao Leen et surtout de sa chère et tendre Sid.

Il essayait de ne pas penser à sa compagne, tandis qu’il s’arrêtait un instant pour reprendre son souffle, adossé à un aréquier. D’une part elle avait été libre de les accompagner, d’autre part le jeune homme faisait assez confiance à De Sombre pour la protéger. Et si cette dernière le trahissait, tout capitaine de l’Adamante et maître épéiste qu’elle était, elle aurait affaire à lui sabre au clair. Enfin, il ne lui fallait pas trop penser au pire, de peur de se faire lui-même tuer ou pire, commettre une erreur fatale. Il jeta un coup d’œil aux premières marches et degrés de la pyramide de la terreur. Ses hommes abattaient dans un feu roulant et d’une extrême précision les sauvages qui tombaient dans le vide et essayaient de se replier, pour les plus faibles, tandis que les plus fous chargeaient massivement vers André et ses hommes. L’heure n’était plus au fusil et mousquets, ils allaient bientôt entrer dans le vif du sujet, et seuls les lames étaient à l’ordre du jour, aux côtés de tromblons et de pistolets. Toutefois, pour se dégager l’entrée du premier niveau, fortement gardé par des archers qui arrosaient la position du Français sous un feu aussi infernal que la fusillade des Européens, il fallait passer à une méthode de choc. Sifflant, il réunit une demi-douzaine de marins entrainés par le maître artilleur de l’Adamante. Ils étaient chargés de grenades et autres barils de poudres, et étaient légèrement allumés. En quelques gestes, André leur indiqua la cible et, saisissant lui aussi une grenade après avoir rangé son pistolet vide, il bondit devant ses grenadiers pour montrer la voie. En quelques bonds de félins, sous le couvert des tireurs d’élites et moucheurs de l’Adamante, le petit groupe arriva à la distance requise et dans un ensemble presque parfait sept bombes volèrent vers l’entrée principale du temps, tandis que les tireurs plongeaient leurs visages dans un sol de pierre et d’herbes mêlées. Une ou deux mèches s’éteignirent en vol mais le reste des grenades déchiqueta dans une explosion de flammes et de poudres les derniers résistants du premier niveau qui s’égaillèrent, pour les plus chanceux, dans les entrailles de la pyramide. Les autres, pour les vivants, se tordaient sur le sol, tenant de terribles blessures, tandis que les morts, eux, plus chanceux, formaient un amas de corps disloqués, tordus et brisés par la puissance de la mitraille qui avait rougi les degrés de pierre de ce temple indigène.

La mission de nettoyage pouvait commencer. Se relevant, le visage couvert de poudre et de terre, André se remit en route. Sans s’épousseter, en dehors de ses épaulettes qu’il brossa rapidement, il regardait la foule de son groupe qui se mettait en mouvement, comme un ballet synchronisé. Une première ligne de piquiers et d’épéiste ouvrait la voie dans les sombres tunnels des différents degrés. Derrière eux, des fusillés, tiraillaient par-dessus les épaules de leurs camarades, tandis qu’une troisième et quatrième ligne faisait passer des mousquets chargés qui tiraient aussitôt. Une organisation toute militaire, et une véritable boucherie dans les rangs des fuyards, jusqu’au premier escalier. Là, l’avantage des indigènes était de pouvoir tirer de haut sur les hommes du capitaine français, bien protégés derrière des mantelets de bois. Des pierres et des rocs tombaient sur les marins de l’Adamante, en blessant plusieurs. Et la bave qui coulait des lèvres des blessés indiquaient que leurs adversaires usaient sans compter de poisons raffinés et douloureux. Il fallait donc passer au grand moyen, après les grenades, André fit passer à nouveau ses grenadiers et des tromblons qui ouvraient le chemin à grand coup de mitrailles et autres canons portatifs. On se fusillait à bout portant, on piquant, on hachait, on tranchait. Les vies se faisaient cueillir comme si on fauchait les champs  de coquelicots à l’été. La bataille était à moitié un massacre organisé, à moitié une empoignade féroce. Mais les réserves en poudre et en munitions des européens diminuaient, et André en vint donc à réserver ses derniers barils pour les bouchons autours des escaliers.

Alors, retournant son pistolet et s’en servant comme une massue, épée au poing, il se lança dans la mêlée pour les derniers degrés. Il s’ouvrait un chemin sanglant, épaule contre épaule avec les hommes et femmes de De Sombre. Ce n’était pas l’heure de finasser en termes d’escrime. Il frappait de taille et d’estoc, la pointe de son sabre étant rougie jusqu’à la garde. Il économisait son souffle, sauf lorsqu’il hurlait un ordre bref, claquant comme un coup de feu, de sa voix rendue rauque d’avoir trop crié et avalé trop de poudre. Les hommes de l’Adamante gardaient la ligne, et la bataille continuait, comme un massacre, ou plutôt, une sanglante saignée dans les membres de ce culte d’adorateurs des démons.

Les bouchons sautaient les uns après les autres. André était couvert de sang, le sien, en partie, ruisselant de sa tête là où une massue avait ripé sur son crâne, mais surtout des morts qui jonchaient le chemin vengeur des hommes de l’Adamante. Tous les couloirs et tunnels étaient enfumés, on se battait à la lumière de chiches torches de résines et les corps s’amoncelaient, tandis que le sang baignait les murs gris de rouge carmin. On hurlait, on tirait, on frappait. On se battait, on vivait, ou on mourrait. Tel était le credo des Lions d’Argents. Fureur sauvage contre violence des hommes de De Sombre. Plus d’idéal, si ce n’était celui de sauver sa propre vie, celle d’un ami, et de tuer l’homme en face, sans haine véritable.

Et puis, à force de combats, les hommes de l’Adamante arrivèrent enfin au quatrième niveau, au dernier rempart, avant de pouvoir rejoindre De Sombre. Nombre des leurs avaient été blessés ou étaient morts, et ils avaient à cœur de finir leur mission et de s’assurer du bien-être de leurs chère capitaine.

Hélas, face à eux se dressait…un être immonde, qui sentait le mort. En fait, on aurait dit un zombie, et c’était ce qu’il était, même si André ne s’en doutait pas. C’était une bête monstrueuse, moitié homme, moitié cadavre. Un golgoth de chairs torturées qui se tenaient au centre d’une pièce éclairée par des lampes dorées. Il avait déjà rompu plusieurs membres de l’Adamante, dont les corps s’étalaient, pantins misérables, au milieu des corps des derniers défenseurs. Levant une main, le jeune homme interdit à ses compagnons de s’avancer. C’était à lui de le faire. Parce qu’il était le capitaine du groupe. Parce qu’il était Français. Parce qu’il était André De Lestre.

Avançant à pas mesuré, ses bottes claquant sur la pierre du temple, il se mit doucement en garde, son visage figé dans un rictus de combat. Son adversaire, lui, ne salua même pas quand André lui décocha un salut ironique, et bondit, de toute la force de sa monstruosité. Son énorme massue de bois et de pierre, tâchée de sang et d’humeurs, fracassa la dalle où le français s’était tenu un instant plutôt, brisant la roche dans un gong de tonnerre. Aussitôt, le jeune homme trancha vivement l’air de sa lame d’acier pur, qui s’enfonça lourdement dans les chairs de son adversaire. Celui-ci ne broncha même pas, tandis qu’un ichor sombre gicla de sa blessure. Pire, aussi vif que le français, il décocha un rude coup de poing qui envoya bouler ce dernier dans le mur. Sonné, André se releva, tandis que l’autre se jetait sur lui. Un nouveau coup de boutoir faillit fracasser le crâne du jeune homme qui se coula souplement entre les jambes du monstre. Mais son adversaire ne lui laissait pas de répit. Malgré les touches que le capitaine faisait sur ce corps de chairs bouffies, parodie d’humanité, l’autre ne fatiguait pas. Au contraire, le jeune homme commençait de se fatiguer après le carnage, son souffle se faisait plus dur, et sa lame pesait dans son point ganté. Et puis, l’horreur arriva, André glissa, sur le sang d’un mort, et tomba. L’autre levait haut sa massue, s’apprêtant à en finir avec le petit humain qui le défiait depuis tout à l’heure. Agacé, il allait frapper, tout le monde retenait son souffle, dans ce suprême instant où le jeune homme savait qu’il allait mourir. Sans revoir De Sombre. Sans vivre la victoire de Shao. Sans aimer à nouveau la femme qui lui avait redonné goût à la vie, sa tendre Sid, qui se battait, libre et fière, comme lui.

Oui, il aurait pu mourir, là, maintenant, dans cette salle baigné d’une lumière oléagineuse, sans peur, mais avec le regret de ne pas avoir mieux connu la jeune fille qui faisait battre son cœur à nouveau. Mais un terrible hurlement résonna dans l’air, cri de douleur psychique, à la grande surprise de tout le monde. La bête, elle s’arrêta, lâchant son arme, prenant entre ses mains son énorme crâne chauve. Il semblait souffrir, appuyant lourdement de ses gros doigts aiguisés comme des rasoirs sur ses yeux qui se mirent à répandre une humeur glauque. Il forçait de plus en plus, et, au-dessus du Français qui ne comprenait pas, les os craquaient, se brisaient, et puis soudain le crâne de ce monstre explosa, à la surprise de tous, comme un melon de Cavaillon sous un coup bien placé de lame. Le sang et la matière grise éclaboussèrent de fines particules le visage du Français, tandis que l’énorme bête humaine s’effondrait.

La bataille était finie, André venait de comprendre, tandis qu’un sifflement appelait les hommes de l’Adamante, comme un appel impérieux, tel le sifflet du maître-chien les bêtes fauves courant après la curée. André se releva, aidé des guerriers de De Sombre. Les jambes flageolantes, de lassitude, il marcha doucement à travers les étages, fatigué de tant de sang et de morts qui empuantissaient l’air, même si une chape de terreur qui hantait ces lieux semblait avoir éclaté, tel l’orage noir en plein été, quand le cri psychique avait déchiré l’air.

André grimpa les derniers degrés, il vit De Sombre, accoudée devant la petite statuette de jade qui représentait le Dieu Serpent devant son disque solaire. Etrange idée que cette fille des ténèbres luttant pour la gloire de l’astre du jour. André lui sourit, fatigué, les cheveux en bataille, sa chemise et sa veste troués et tâchées de sang à plusieurs endroits, tout comme ses fines mains blanches et son visage. Mais ses yeux cherchaient quelqu’un d’autre dans la foule des marins heureux, mais avec discrétion. Il cherchait Sid, il cherchait sa maîtresse, son amante, la femme qu’il aimait.


samedi 16 août 2014

Une charogne dans la mare

Rouge, danger. Je ne sais pas pourquoi mais je me méfie de ces pieds-là. Peut-être ai-je tort, peut-être que non, mais la forme en chou-fleur me plait plus. Je m’approche, lentement, je me baisse vers ceux-là, hume leur parfum. Un goût de noix. J’arrache une partie du chapeau et grignote un petit morceau, le parfum se fait plus prononcé. Ce champignon ne m’est pas inconnu, même si la dernière fois que j’en ai mangé, ils avaient été séchés par un marchand. Mémoire fulgurante, image rémanente. Je saisis un bouquet de ces champignons. Il va me falloir faire du feu, ils ne sont pas comestibles, pas cru du moins. Mais j’ai déjà de quoi recommencer de faire des forces. J’ai encore quelques minutes pour trouver un abri, un tronc creux, une grotte. Tout dépendra de ma chance.

Je resserre maintenant le bandage. Ma blessure saigne encore, mais ça tiendra. Il suffit juste de ne pas trop tirer sur le bras. Difficile à faire en marchant, fatigué, affamé, sur un chemin un peu traître et surtout caillouteux. Je sers les dents aux moindres chaos. Ma peau irradie, je sue. La fièvre est là, il va me falloir me reposer, boire et laver ces plaies. Je suis à la limite, tous mes muscles sont tiraillés, mais il faut avancer. Souffrir, c’est vivre. Un peu plus longtemps. Un peu plus loin, plus haut, loin de cette charogne putrescente qui ne fait que rappeler la précarité de ma situation. Dans cet état, comme si j’étais à moitié ivre, je ne tiendrai pas longtemps, mais il me faut concentrer toute mes pensées sur mes pas. Ne plus réfléchir. A moitié endormi, à moitié mort de fatigue, tenir, marcher. Des images du passé, cauchemar vivant, m’assaillent. Un murmure, quelqu’un me dit tiens bon. Une autre voix, insidieuse, susurre : « abandonne ». Cela serait facile, tomber, ici, dans cette terre inconnue. M’enfoncer dans les épines de pins, comme dernier linceul, on a vu pire. Abandonner, et mourir, ici, seul, sans savoir pourquoi j’ai échappé aux bêtes fauves, aux démons de l’ancien monde. A moins que je ne sois resté sur terre, que tout cela ne soit qu’une farce de plus, un jeu cruel ou une chasse de ces maudites bêtes venues du fond des âges. Abandonner ? Certainement pas. Je suis Lykaon, je suis un keltoi, un guerrier des clans. Mes tatouages bleus guède témoignent de ma bravoure, et jamais je n’abandonnerai, sauf contre un être plus fort que moi. Et ce n’est pas cette nature hostile qui m’abattra. Malgré la fièvre, malgré la voix doucereuse qui m’invite à laisser tomber, je marche, encore un pas. Une minute de vie gagnée. Dans cet état de cauchemar éveillé, j’entends des voix, celle de mon père, celle de la femme qui m’a porté, celle de mes amis. Courage, tu y es presque, continue. Un pas de plus. Des bras m’enserrent, m’offrent un certain réconfort, une chaleur. A moins que je ne sois en train de délirer. Le parfum, sève, résine et plantes odorifères me rappellent la femme que j’ai aimée. Elle me dit d’arrêter. Je hurle, je crie contre cette femme. Non, ce n’est qu’un rêve, un mensonge, une illusion. Pour être sûr d’avancer, je sers brusquement le bâillon de ma plaie. La douleur irradie mon bras mais je me réveille enfin de ce long cauchemar.

Et, face, à moi, je sais que j’ai atteint mon but. De l’eau, et une immonde charogne en guise de dessert. J’évite la carcasse de l’animal. Plus haut en amont, une vasque d’eau, protégée des miasmes, m’appelle. Je m’abreuve tout mon saoul à cette eau qui n’est pas vraiment pure, troublée par la boue. Mais au moins elle est fraiche et revigorante, chassant, un instant, la brûlure de mon âme enfiévrée. J’ai posé mon bâton tout contre moi, dès fois qu’une bête fauve bondisse sur moi. Mais j’ai quelques minutes de répit, le temps de désaltérer mes lèvres craquelées par une journée, ou plus, couchée contre ce sol aride.

Maintenant, avec délicatesse, j’enlève mon immonde bandage qui sent la mort. Délicatement, je le lave à l’eau froide, dans la vasque la plus claire que je puisse trouver. Et puis je me sers des haillons pour laver la plaie qui suppure plus qu’elle ne saigne. Lymphe, humeur sanglante, mais pas de pus, pas encore. Le contact du tissu sur mes chairs tuméfiées me fait grimacer de douleur, mais si je ne lave pas cette déchirure, je me condamne à court terme à une mort terrible. Je n’agis que par instinct, mais pourtant j’ai l’impression que ce savoir imprègne mon être. Ai-je été guérisseur avant ? Pour connaître les plantes et ce qu’il faut faire ? Contrairement au souvenir qui a envahi mes visions précédemment, personne ne répond cette fois-ci. Je suis seul. Mais au moins je suis abreuvé, et ma plaie est propre. Le sol autour de la mare est argileux. Je saisis une pleine poignée de cette boue souveraine et l’applique en guise de cataplasmes sur ma plaie, puis essaye, tant bien que mal, de refaire un bandage à peu près correct. Le temps passe, la nuit tombe, et je n’aurais pas assez de temps pour trouver un abri sûr. J’ai quand même pu sauver mon bras, et éviter que le saignement n’attire les monstres qui rôdent ici. Maintenant, je peux m’occuper de cette charogne, peut-être qu’il y a quelque chose à prendre dessus.

Je redescend donc vers l’aval, avec mon gros bâton, je fouille les entrailles de la bête, cherchant à voir si je ne pourrais pas tirer quelque chose de cette carcasse inconnue, viande, morceau de cuir, intestins en guise de cordes ou que sais-je encore…

dimanche 10 août 2014

Sur une île déserte...

Se réveiller, brusquement. Frisson. Pourtant, ma peau est chaude. Garder les paupières mi-closes, un instant. Mon crâne semble s’être transformé en une peau de tambour qu’un démon s’acharne à frapper avec une contagieuse folie de grosses baguettes qui doivent être aussi énormes que la ramure du Grand Cerf. Démon…Mon dernier souvenir. Leurs crocs dans les ténèbres. Les hurlements. La peur. La mort. Pourtant, maintenant, je souffre. Et souffrir, c’est vivre. J’ouvre les yeux. 

Devant moi, un nuage d’étoile. Mes globes oculaires papillonnent un moment. Je n’en reconnais aucune. J’essaie de me lever. Mon bras droit fonctionne, mais le gauche…Une onde de douleur me tire, tandis que je sens un liquide poisseux et chaud dégouliner. Je saigne. Mais je sers les dents. Je suis…Qui suis-je au fait ? Aucune idée. Mes idées se remettent difficilement en place. Ma peau, couverte d’une sueur froide, et brûlante sous mes doigts qui palpent mon corps. Je sens des muscles, athlétiques, le corps d’un homme. Un nom, Lykaon, émerge dans mes souvenirs. Un nom qu’une mère a murmuré au creux de mon oreille afin de rasséréner l'enfant que j'ai été. Un nom qu’une femme a susurré tandis que je la prenais sur une plaine d’herbe fraîche et d’ajoncs. Un nom que le démon a crié en m’arrachant mes tripes à l'aide de ses griffes poisseuses du sang de mes amis. Nouveau frisson, de peur cette fois, à moins que ce ne fusse la fièvre, ou du dégoût. J’essaie de me relever mais je n’y arrive pas. La soif craquelle mes lèvres, heureusement que l’humidité nocturne me redonne un peau de courage, le temps de traverser ces vrilles de douleurs qui obscurcissent ma vision. Lykaon, je suis, un guerrier celte et…Pas grand-chose d’autres, en dehors de l’âcre odeur du sang. Me suis-je mordu ? A moins que ce ne soit ce maudit rêve ? Je sens encore la caresse du vent dans mes longs poils rendus humides par l’haleine de la rivière, les hurlements de la meute joyeuse partie à la traque de la Grande Bête, l’odeur du sang qui suinte de mille blessures. Et puis le goût, adipeux et sucré, du liquide vital dans lequel j’ai plongé des crocs rendus vermeil par l’ouverture béante des tripes dévidées par des museaux frémissants du plaisir de l'hallali. Je passe ma main sur mon visage. Rien, pas de crocs, pas de nez de molosse, pas de poil de bête fauve. Seulement les tempes hâves d’un humain mal rasé. J’ai dû me mordre dans mon sommeil, un cauchemar de plus. Et maintenant, il faut se relever.

Encore un instant, et puis je fais travailler mes abdominaux. Enfin assis. Je contemple ce lieu inconnu, tout autant que la myriade d’étoile qui éclaire les parages. La lune n’est pas là où je l’ai contemplé il y a…Combien de temps déjà ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je suis perdu. Et surtout, terriblement seul. Un nouveau craquement. Les fauves doivent être de sortie, et je sens qu’ils feraient bien de moi un casse-croûte suffisant. Il va me falloir bouger, mais d’abord…D’abord vérifier ce bras douloureux. Je tâte précautionneusement la blessure. 9a saigne, abondamment. Cela brûle. C’est bon signe. J’ai le souvenir du vieux sage de ma tribu qui m’expliquait les simples. La douleur, c’est la vie. Du moins, c’est ce qu’il disait. J’hume quand même le trou. Pas d’odeur de pus ni de suppuration, la gangrène n’est pas encore là. J’arrache un bout de tissus quand même de ma tunique dépenaillé. La terre sous mes doigts n’est pas de l’argile, et je n’ose pas l’apposer sur ma blessure en guise d’emplâtre sommaire, donc c’est avec un manque d’habileté et des doigts gourds que j’essaye de serrer ma blessure tant bien que mal. Le haillon se gorgera vite de sang, mais autant faire contre mauvaise fortune bon cœur pour l’instant. 

Je me lève, enfin. La faim et la soif me tiraillent et je manque défaillir, tandis que la fièvre et la nausée m’assaillent. Effort de concentration, un pas, puis deux. Mes pieds marchent sur une terre rocailleuse, peu familière contrairement à mon Eire natale. Je crois qu’il me faut faire à l’évidence, ce rêve du Passeur n’en était pas totalement un. Je ne suis plus chez moi. Ne serait-ce que parce que ces odeurs de forêts, les grands pins et la faune nocturne ne ressemblent en rien à ce que j’ai connu avant, sur les plaines des Fiannas. Peut-être que je suis en Grèce, à la vue des pins et des milles odeurs que chantaient le vieux marchand phénicien qui chaque ghiver venait chercher les larmes des dieux, l'ambre, sur nos plages. Mais j’en doute sérieusement, rapport au étoiles qui ne sont pas là où elles devraient être. Je fais quelques pas. C’est dur mais j’y arrive. J’approche du bosquet. Là, je saisis une branche tombée et m’en fait un rudimentaire bâton de marche. Je l'ai choisie aussi assez forte pour pouvoir frapper un quelconque animal qui s'en prendrait à moi. De là, j’essaye de trouver quelques racines, ou au mieux, un champignon. De quoi se remplir le ventre. Et puis, oreilles à l’affût, je cherche à trouver quelque chose d’essentiel, avant même de trouver un abri provisoire pour explorer mon nouveau domaine et de répondre à cette injonction divine qui ne quitte pas mes fiévreuses pensées. J’écoute, tous mes sens en éveil, pour entendre le glougloutement de l’eau, au mieux un torrent, ou, au moins, un quelconque ruisselet pour étancher ma soif et commencer de purifier mes blessures…

samedi 9 août 2014

Lykaon, fiche RP Archipels

(pour suivre les aventures de ce nouveau personnage c'est ici: http://archipels.eu/index.php)

Qu’est-ce que la Mort ? Rien. Un passage. Un renouveau. Tout dépend de ce que l’on croit, et moi, je ne croyais en rien. La mort, c’était seulement le fait de ne plus être en vie. De ne plus respirer, de ne plus sentir ses muscles endoloris, la faim, la soif. De ne plus être attentif aux sentiments, colère, peur, amour. Subtil mélange qu’avant, dans l’autre monde, les scientifiques essayaient d’expliquer par quelques jolies images d’ouvertures de mystérieux synapses et autres dessins dont je n’ai jamais saisi le sens exact. Ce qui importait alors, ce n’était pas de savoir, mais essayer de tenir, un jour de plus, marcher un pas plus loin, vivre quelques minutes de plus. Oui, depuis que les démons avaient envahi la Terre des fils de Dana, je me moquais bien de vivre ou mourir, je n’étais qu’un mort-vivant, un être qui grappillait avec un reste d’un tout petit peu d’espoir de précieuses minutes dans ce labyrinthe de ténèbres. Mange, prie, aime. J’avais trouvé ce graffiti sur les murs d'un grand bâtiment, peut-être un ancien Kaer ou un tumulus, je ne m'en souviens plus. Ce qui importait, surtout, c'est qu'en dehors de la prière, ma vie d’avant ressemblait à ça. Manger, tout ce qu’on trouvait, insectes, rats, et même des hommes. Je n’ai pas honte de le dire, dans la lutte contre les démons, garder ses forces était nécessaire, et les plus faibles étaient récupérés une fois trépassé pour garder la communauté en vie. Aimer, avec passion, car qui savait si le lendemain nos amis ou nos amantes n’allaient pas disparaître sous les griffes des démons ? A moins que ce ne fusse moi ? Tout était possible dans cette lutte pour la survie, et seul le sens de la communauté pouvait faire garder un peu d’espoir. Un tout petit peu.

Mes années sur Terre n’ont rien d’enviable, ni même d’héroïques. C’était seulement la lutte d’un homme contre le milieu le plus hostile qu’il soit. Je n’étais ni un grand guerrier, ni un magicien, j’étais seulement moi. Un survivant. Pour cela, j’ai été lâche, pleutre et couard. J’ai pleuré, beaucoup, des larmes sur la croûte de crasse qui a toujours recouvert mon corps, d’autant que je m’en souvienne. Je me suis battu, avec haine, pour un quignon de pain pour qui n’étaient pas mes amis. J’ai couru, j’ai tué, j’ai aimé. Car j’étais un homme. Et finalement, je suis mort, c’était un Destin tout tracé. On naît, on vit, on meurt. Entre les deux extrêmes…Tout est question de point de vue. Mais moi je n’ai pas envie de me sentir au-dessus du lot, je ne suis que moi. J’ai été. J’ai vécu. Je suis décédé.

Ma mort ? Je ne m’en souviens pas. Ou très peu. Une course, haletante, dans les ténèbres. La lande était froide, mes braies détrempées par l’humidité nocturne des grandes fougères, j’avais faim, j’avais froid, et j’étais surtout terrifié comme jamais auparavant. La peur qui me faisait suer, une de ces sueurs froides et glaciales qui donne la chair de poule, tandis que mes poumons expulsaient un air chaud et vicié à toute vitesse. L’odeur, âcre, des conduits de la Terre, et puis celle, ozone, des démons. Ils rigolaient dans les crevasses et autres gorges profondes, au-dessus de nous, de leurs gros rires insectoïde. Claquement de mandibules, grognements gutturaux. Ils avaient débusqué ma tribu, et maintenant, ce n’était plus qu’une chasse sanglante. Des hurlements, de temps en temps. Quelqu’un se battait, défiait ces êtres immondes, et mourrait dans un cri. Ainsi allait la vie. Et puis la chasse reprenait. On n’avait même pas le temps de savoir qui s’était fait prendre, car ce qui importait, c’était ne pas être le dernier. Courir, toujours courir, loin, le plus vite possible. Ne pas tomber, et se blesser, dans la fange bourbeuse et traîtresse des tréfonds des collines sans noms, là où mille vestiges de l’ancien monde se transformaient en obstacles qui pouvaient briser même les plus habiles. J’étais de ceux-là, dans les courses éperdues, mais ce jour-là, la chance, Dieu ou Diable, qu’importe, n’étaient pas avec moi. Je glissai. Et je sus immédiatement, tandis que la douleur me prenait dans la jambe, que c’était fini pour moi. Les bruits des démons se rapprochaient, leur odeur, fourrure, ozone et putrescence, se rapprochait. Cela en était fini, et je ne pus, comme mes frères, que pousser un dernier cri, de rage, de défi, qu’importait. Arme artisanale au poing, je savais que j’étais déjà mort, et que tout cela était vain. Mais j’étais encore en vie. Au premier coup de griffe, c’était mes tripes qui se répandaient dans une mare visqueuse à mes pieds. Au deuxième, la douleur de la perte d’un bras. A la troisième reprise de ce match inégal…Je tombais dans un noir coma, pour mon plus grand bonheur, ou mon malheur. Car, en me demandant alors ce qu’était la mort, et envisageant peut-être l’existence d’un paradis meilleur, je ne me doutais pas de ce qui allait arriver, maintenant. Qu’est-ce que la Mort en fait ? Rien. Un passage. Un renouveau.