Se rouler dans les draps de soie, sentir une présence près
de soi, passer une main sur ce corps lové et brûlant. Murmure un nom, « Nif… ».
Respirer un parfum. Ce n’était pas l’odeur douceâtre et sucrée du prunier blanc.
Non, pas Niflheim, elle n’était pas là. Ouvrir les yeux. La fille se lève déjà,
classe et rigueur, une petite servante qui a amusé un temps le baron. Il se
souvenait de sa souplesse quand elle dansait sur son corps tendu par une
passion, jamais feinte, qui tendait au diapason sa lance de chair. Il se
rappelait comment elle embrassait, essayait de murmure des mots d’amours. Mais
ce n’était pas Elle, ce n’était pas celle avec qui il aurait voulu s’embraser,
cette nuit. Elle venait de quitter le lit, et était presque habillée. Lui
demander de ramener un petit déjeuner correct, et d’appeler Murcio. Se
renfoncer dans les coussins bleus, pousser un soupir, se rendormir. Dans ses
rêves, revoir ce visage, humer ce parfum délicat, croiser son regard. Et puis,
sentir, encore une fois, cette bouche humide contre ses lèvres, baiser délicat,
espoir ou adieu. Il ne savait que faire. Oui, dormir, ne pas rêver. Oublier.
Face à la table, l’homme aux cheveux violine mangeait avec
un appétit certain, mais pourtant, il ne prenait aucun plaisir à avaler ces
petits sablés aux algues et autres rollmops. Pas qu’il n’aimait pas ça, mais
son esprit était bien trop préoccupé par ça. Murcio était déjà passé et, après
avoir reçu sa mission, s’en était allé, laissant le baron assis seul devant un
petit déjeuner qui refroidissait déjà, les mains croisées sous son menton. Son
visage était marqué par sa nuit, cernes noires, peau blanche et pâle, sans
fards, et ses cheveux tombaient maintenant devant ses yeux. Il réfléchissait à
ce qu’il allait faire, sentant son petit cœur pour la première fois hésitant.
Il aurait pu partir, prendre une navette, quérir un cheval et s’enfuir au loin.
Mais ce n’était ni digne de son rang ni acceptable pour un homme tel que le
baron d’Endro’aspik. Il avait pris sa décision, il lui fallait être froid et
distant, jouer encore le jeu…Embraser l’âme de son adversaire, petit pas de
deux, et quand elle serait à point sur le grill…Saisir son corps et sa vie,
embrasser enfin ses lèvres vaincues qui attisaient l’esprit du baron d’un désir
qu’il n’avait jamais connu. Une flamme brûlait au fond de lui, et devant ses
yeux, il voyait le visage charmant de Niflheim Moriar. Il frappa du poing sur
la table, une seule fois. Etait-il donc un sale adolescent boutonneux face à
son premier amour ? Certes non, il était baron, il était de la plus haute
noblesse et un guerrier sans égal. Et pourtant…Pourtant sous sa cuirasse de
sybarite et de libertin, quelque chose de nouveau venait éclairer son être.
Non, le baron n’était pas l’homme qu’il voulait faire croire être. Dans la vie,
l’amour et la mort, il n’était ni cynique ni blasé, mais plutôt, un idéaliste
passionné, prêt à souffrir de toute son âme en buvant la coupe du Destin jusqu’à
la lie.
Passer sous une douche glacée. Refroidir son ardeur, son
corps et son esprit. Faire le point. Après un café brûlant, rien de tel. Sous l’eau,
le corps musclé du baron révélait bien des choses. Traces de coups, blessures
anciennes, blanchies, ou estafilades plus récentes, encore suppurante. Ses
muscles étaient bien plus finement dessinés que ce que ses vêtements amples
laissaient à devenir d’habitude. Sur ce corps ravagé par les drogues, les nuits
de noces et les combats, on pouvait lire une âme aussi tordue que la légende
noire qui volait avec les apparences du Baron. Petit tueur, Arlequin, baron
pervers ou marchand sybarite qui fournissait les meilleures drogues de S’ent’sura…Tel
était cet homme, Earl Keen. Et une fois de plus, une fois lavé de ses pêchés
nocturnes, il allait encore enfiler un masque. Une fois encore.
Se glisser, dans l’assemblée. Aujourd’hui, point de blanc
virginal. Pantalon aubergine, pourpoint de velours côtelé violine et foulard de
soie lilas. Son visage, rasé de frais. Traits toujours aussi pâles, aussi fantomatiques que la veille, mais cette
fois-ci, il avait ajouté une lourde épaisseur de rouge à lèvre myrtille à son
sourire d’ange déchu. Il avançait, aimable avec chacun, mais semblant perdu
dans ses propres pensées à mille lieux de la salle de réception. Il alla s’asseoir
sur sa chaise, jambes croisées, il tapotait ses bottes tout aussi foncées que
son pantalon, bien que l’intérieur en cuir tirasse plus sur un colombin plus
profond que d’habitude. A son œil, un monocle cerclé d’améthyste pour renforcer
un air dandy détaché. Mais il ne trompait personne, comme indiquait le léger
espace que ses consanguins congénères avaient laissé autour de lui. Un
flottement. Des solerets d’acier frappant sèchement sur le parquet de l’amphithéâtre, en fait une salle de danse
transformée pour l’occasion. Odeur de cuir ciré, acier trempé, tabac. Murcio
arrivait. Le sourire de l’ange déchu se fit cruel, tandis que tout autour les
nobliaux commentaient l’arrivée des poètes mais surtout du spadassin. Son homme
de main resta un instant à ses côtés, le temps de lui tendre une lettre
cachetée. Un vague geste de remerciement, et l’homme s’en alla, après une
dernière courbette. Il brisa d’un coup sec le sceau qui ne portait aucunes
armoiries. Il lut rapidement. C’était ce qu’il attendait. Niflheim Moriar. Il
savait bien que ce nom lui disait quelque chose. Corrompre une ou deux
personnes dans l’entour du fâcheux, l’éditeur, comment s’appelait-il déjà ?
André ? Fille d’un noble de Sent’sura. Toute sa famille assassinée, par sa
faute. Poétesse reconnue, libertaire convaincue, avant le drame. Et maintenant.
Elle se contentait de fournir un style tout en pompe élogieuse, lyrisme abject.
Pas grand-chose à se mettre sous la dent. Si ce n’était qu’il pouvait
comprendre par om était passée la gamine. Et certainement aussi…Elle devait
mieux le connaître qu’elle voulait bien le faire croire. Si certes elle
travaillait avec le grand rhéteur Kritkaiss…Elle s’était transformée en fille
des rues, pour mieux puiser à l’inspiration ou pour fomenter des mauvais coups ?
Son garde du corps n’en savait rien. Ce n’était pas grave, il l’apprendrait
bien un jour, en interrogeant cette fille si troublante. Déjà les lumières,
artificielles et magiques, tombaient, et on levait le rideau. La valse des
poètes commençait. Il ficha le papier dans une de ses poches, le roulant en
boule. Il le brûlerait en sortant. Il n’écoutait pas, attendant l’infâme déesse
qui avait pris son cœur. Elle monta enfin sur scène. Tous l’attendaient pour un
de ces nouveaux poèmes soit disant lyrique. Il n’avait pas envie d’écouter,
contemplant plutôt son corps devenu bien plus svelte par sa robe sinople. Elle
était belle la traîtresse, belle à damner. Il aurait aimé la haïr et pourtant,
pourtant il avait envie de la saisir dans ses bras, la serrer fort contre lui
et renouveler l’expérience de la veille. La coucher sur un lit de délice,
perdre avec elle la notion du temps, tandis que leurs deux âmes s’embraseraient
aux parangons d’une phantasmagorique passion. Que devait-il donc faire face à
ce cruel dilemme…Il n’avait toujours pas la réponse. Lui fallait-il être aussi
cruel qu’elle ?
Applaudissement polis, elle attendait. Bref instant, elle
plongeait son regard dans la foule obscurcie, comme si elle cherchait quelqu’un.
Croiser son regard. Elle se détendit. Une fragile seconde. Comprenait-il bien
ce qu’elle cherchait à faire ? Ses yeux, ses grands yeux vairons venaient
de plonger dans les siens. Et elle se mit à déclamer. Les mêmes mots que hier.
« Il danse
dans mon âme, comme il danse sur scène
Enivrant mes vers nus, de sa valse malsaine
Il se joue de mes mots, se joue de mes passions
Se gausse de mes pleurs, tristes lamentations »
Enivrant mes vers nus, de sa valse malsaine
Il se joue de mes mots, se joue de mes passions
Se gausse de mes pleurs, tristes lamentations »
Ses mots. Les mêmes qu’elle avait murmuré en totale
improvisation la veille. Des mots…Pour lui ? Venait-elle d’offrir quelque
chose de bien plus précieux que ses poèmes à l’Arlequin ? Il ne pouvait y
croire…Elle qui semblait si forte et si cruelle…Souffrait comme lui. Etait-ce
donc le réel sens de ce qu’elle voulait dire hier. S’embraser, s’offrir l’un à
l’autre, en toute connaissance de cause. Car jamais, jamais ils ne pourraient
partager plus que cette passion, souffrance de deux corps, de deux âmes,
violentées par la vie. Une larme monta à l’œil du baron, et, d’un geste parfait,
il posa sa main au coin de sa cornée. Lentement, il ramassa l’unique goutte
salvatrice de son âme et, tout aussi doucement, il la porta à ses lèvres et la
but, comme si ce flot salé était un grand cru. Oui…Le jeu reprenait, mais il
était déjà gagné et perdu, en même temps, tant pour Niflheim que pour l’Arlequin.
Il se leva, sans écouter les autres poètes, sans qu’aucun murmure ne le
poursuive.
Elle était-là, environné de gens qui la congratulaient tout
en la haïssant. Elle était la blanche colombe au milieu des faucons, l’agneau
sacrifié aux loups, mais le baron savait qu’elle pouvait se défendre, pour s’être
lui-même brisé sur ce roc de pureté maligne. Lui-même, l’Arlequin, se tenait
dans les ténèbres, attendant l’instant où elle serait hors de la cohue. Elle
était seule, et c’était le temps d’une nouvelle passe d’arme. Une nouvelle
estocade, et il avait le sadique privilège de venir la porter en premier. Elle
buvait, sa main légèrement tremblante, une coupe alcoolisée, vin turquoise et
fruits frais. Elle était seule, personne ne l’approchait, comme pour bien lui
faire comprendre qu’elle n’était rien. Un sourire sur le visage du baron…Pour
qui elle était tout. Elle était un papillon solitaire, et Earl ne pouvait que
regarder ses épaules légèrement nues, tendues par une tension extrême. Ses
longs cheveux noirs retenus par une bande de cuir, et la ceinture de cuir qui
faisait ressortir sa taille. Diable, qu’il imaginait bien ce corps d’albâtre,
cette peau velouté, qu’il avait envie de venir le découvrir, en le couvrant de
baiser salés. Sa nuque, puis ses épaules, descendre sur son dos. La faire
frissonner d’un doigt inquisiteur qui suivrait la courbe de sa colonne, et puis
le laisser remonter le galbe de ses fesses. Doucement, masser cette chair
tendre et ferme à la fois de ses mains souples, avant de s’aventurer, toujours
plus bas, dans cette grotte où il imaginait pousser un prunier blanc…
Se glisser lentement dans son dos, humer son parfum. S’approcher
à quelques centimètres et lui glisser, dans le creux de l’oreille, dans un
souffle impertinent :
« Parfaite petite chose, que vos mots semblent si
beaux.
Votre serviteur devrait-il vous remercier
En vous conduisant dans un coin plus réservé,
Pour vous élever dans une danse de tous vos maux »
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