samedi 12 novembre 2011

Tour du monde



Une bruine glaciale tombe sur les allées du cimetière du Père Lachaise, forçant hommes et femmes à se réfugier ailleurs. Même le prêtre, chasuble blanc et toque noire, s’enfuit en laissant deux silhouettes noires devant une tombe que le fossoyeur vient à peine de celer d’une plaque de marbre noir.

Les deux hommes, pantalons noirs, gilet et veston noirs, se tiennent sous la pluie, l’un tête nue, devant la tombe, grand et mince, cheveux sombres trempés tombant sur les yeux bleus glaces, le second en arrière, petit et rond, se tient sous un parapluie de flanelle. Il se tait, regardant la douleur de son ami, et ne sachant que faire.

Le plus grand des deux regarde fixement la tombe, et les mots esquissés à l’or fin sur le marbre noir :

« Ci-gît la passion d’un homme, amour enfui trop tôt »

Ses joues sont baignées par la pluie, à moins que ce ne soit des larmes. Il frissonne. A ce moment, son camarade resté en arrière s’approche, passe le parapluie juste au-dessus de la chevelure trempée, et tend de sa main libre le manteau de son ami.
« Viens Jérôme, il est temps de partir » dit-il, en serrant d’une main douce mais ferme l’épaule de son ami.

Jérôme se tourne, hagard, il s’effondre dans les bras de son camarade.



Plus tard, les deux hommes se trouvent autour d’un canon plein, dans un café qui ne l'est pas moins, Jérôme boit coup après coup, ses yeux rougis portent déjà les traces de l’ivresse. Son ami, appelons le Franz, parle d’un voyage d’une voix vive et éméchée.

« …Mais oui Jérôme, c’est le meilleur moment. Il faut que tu oublies, que tu te remettes en selle. Tu as ton doctorat, puis ta famille, mais ce n’est pas le temps de penser à ce genre de choses. Viens avec moi, partons loin, faisons…Un tour du monde, oui, un tour du monde mon ami » Franz boit une longue gorgée d’alcool « Elle est morte, que peux-tu faire ? Te tuer ? Voyons camarade, tu sais comme cela est stupide, et je parle d’expérience » sur son visage se dessine une douleur passée, mais toujours présente « Rien que nous, deux, partons loin, et vite. Demain soir, on prend le direct pour Moscou, puis après le Transsibérien…Après, la Chine, le Japon…Que sais-je encore, le Pacifique et l’Amérique, en passant par l’Inde ? »

« Vas y camarade, mais pars seul, je ne pourrais jamais partir et la quitter ! Tu ne peux pas comprendre »

Franz regarde son ami, qui déblatère seul désormais devant son amour perdu et ses souvenirs. Il doit agir, il se met en colère, et gifle brusquement Jérôme, d’une mandale magistrale qui aurait brisé le cou de n’importe qui et hurle presque cette tirade:

« Tu ne m’écoutes pas. Elle est morte, pour toi comme pour tous. On l’appréciait, elle était notre amie comme à toi elle était ta femme…Oui je la regrette, comme nous tous, moins que toi mais elle me manquera. Alors arrête de faire l’enfant, réveille-toi que diable. Tu es Jérôme W, historien, homme de culture, et par-dessus tout mon ami. Crois-tu qu’elle aurait souhaité que tu te morfondes ? Au lieu de profiter de la douceur du monde ? Tu viendras, ou je t’en recolle une de ce pas. »

Jérôme est interloqué, il n’a jamais vu Franz en rage comme cela. Il le regarde, il regarde le sourire France de son ami. Il pense à elle, il regarde son verre, et les bouteilles éparses, vides. Alors, il pleure.



Le lendemain, au soir, à la Gare de l’Est, deux voyageurs, habillé en voyage, le plus petit en marron, et le second, dégingandé, en noir, montent dans le rapide pour Moscou. Destination, le Monde…


Le train a ralenti en passant le Rhin. Leurs papiers ont été contrôlés. Jérôme se terre dans le silence, corps appuyé contre la vitre inondée de buée. Franz le regarde, ils sait que son ami ne somnole pas.
« Sais-tu ce qui te fait défaut ? »
« Pardon ? »
« Oui ce qui te manque, ton principal défaut…C’est la joie de vivre. Oui tu ris à aux traits d’humour, tu sortais avec nous de cabaret en cabaret les nuits, mais toujours tu gardais ce petit côté froid et distant, tes yeux perdus dans le vague, à penser à elle. Toujours… »
Tandis que Franz continuait son monologue, Jérôme réfléchissait. Il se souvenait de ces folles nuits de jeunesses dans leur mansarde, où ils refaisaient le monde en buvant le vin que Franz, toujours lui, avait volé le matin au Père Sommelier. Il se souvenait de ses journées de classe, dans leurs blouses noires, cheveux coupés raz pour éviter les pandémies de poux et autres bestioles. Puis ils avaient grandi, le lycée, le baccalauréat et les classes préparatoires. Ils étaient toujours le même petit groupe d’amis, des frères presque. Ils dilapidaient leur argent gagné à donner des cours dans des bouges infâmes du quartier Latin, en vin et en jolies femmes. Tous sauf lui, Jérôme. Oui il buvait, payait sa tournée lorsque c’était son heure, mais il n’était en rien un agréable compagnon, il souriait mais toujours gardait une sorte de mutisme. Sauf, oui sauf quand il la voyait. Elle. La jeune fille du seizième. Il devait lui donner des cours de littérature classique, ainsi qu’un peu d’histoire. Il se souvenait parfaitement de leur première rencontre, c’était par une journée pluvieuse de novembre. Il était arrivé trempé, un domestique lui avait enlevé son manteau, avant de le guider vers un petit salon. Tout était vert, des tapisseries aux lourds tapis d’Orient. Il n’y avait pas un bruit. Elle se tenait accoudée à la fenêtre, assise sur un petit banc, à regarder les gouttes d’eau glisser lentement sur les parois de la vitre. Elle s’était retournée, elle était belle. Une simple robe d’intérieur, vert profond, qui rehaussait la beauté de ses yeux et l’éclat de ses longs cheveux roux. Il avait commencé la leçon. Son parfum enivrant le troublait, lui, le professeur. C’était la première fois qu’il ressentait cela. Chaque semaine, il revenait, et toujours dans la rue, son corps commençait à trembler, il sentait son cœur battre la chamade dans sa poitrine, prêt à exploser. Il la faisait travailler, toujours elle était studieuse et concentrée, ses jolies lèvres faisaient une moue enfantine charmante, tandis que sa plume grattait le papier. Sa main délicate évoluait sur les grandes pages blanches comme un cygne sur un lac, glissante, feutrée, sur l’onde des mots.
Un jour, ce fut la catastrophe, par inadvertance, à moins qu’elle ne l’eut fait exprès, elle renversa l’encrier, tâchant ses belles mains fines. Immédiatement, sans réfléchir, Jérôme lui attrapa la main et de son mouchoir de flanelle essaya d’enlever l’encre bleu. Sa respiration s’était arrêtée, il la regarda, son souffle, leurs souffles était rapide, elle rosissait, et elle baissa son doux visage ver le sien et…
« Tu ne m’écoutes pas, je le sais. La joie de vivre de te fait défaut, tu devrais prendre exemple sur ses jeunes soldats qui sont descendus à Metz. Demain, si nos deux pays entrent en guerre, ils seront peut-être morts, là, dans un champ de la frontière rhénane. Et pourtant, au rythme du violon du sous-officier, ils chantaient une complainte de soldat, douce et mélancolique, et pourtant, ils riaient avidement aux blagues graveleuses du vieil homme. Toi, tu es seulement comme cette chanson, et elle aussi était pareille, douce et mélancolique. Non, ne nie pas, vous vous aimiez car elle sortait de son rang, et toi tu avais trouvé enfin une personne triste comme toi. Douce mélancolie. Non, ce qu’il te faut, c’est une femme gaie et enjouée, qui t’entraine, tout en acceptant ta réserve. Tous ceux qui te connaissent un peu savent combien tu peux être chaleureux, mais toujours, au premier abord, tu es froid et distant, car tu as peur, toujours, peur de te laisser entraîner. Ce voyage, mon ami, je me jure que je vais t’apprendre à te laisser aller, et après, t’apprendre tout simplement à vivre… »
Lentement, dans la nuit noire, le train reprend le cours normal de sa marche, à toute vitesse. Demain, dès l’aube, il sera dans la campagne blanchie de Berlin…

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