mardi 3 janvier 2012

Pirates of Carribean

Une arrivée à Tortuga

Une après-midi radieuse sur Tortuga. La pluie du matin a été chassée par l’Alizée, dégageant le soleil chaud des Caraïbes. Pourtant, un officier se tient sur la jetée droit comme un pic de glace dans son uniforme bleu roi, tandis que d’un Brick noir sont lancés les amarres que les marins du port nouent solidement aux énormes bittes en bronze. De partout, commis et porteurs s’approchent, prêt à débarquer la cargaison venue toute droit de France. André connait parfaitement la criée qui va avoir lieu, les hommes que l’on va débarquer pour leur faire travailler un mauvais lopin de terre, et les précieuses denrées qui seront revendus cinq fois leur prix de métropole, contre le sucre et le coton des Antilles. Il hait d’avance ces immondes marchands véreux, pleins de graisses et puants la sueur rance dans leurs habits bien taillés. Heureusement qu’il n’aura pas à rester bien longtemps. Il se retourne quelque seconde en entendant une rumeur derrière lui, et un ordre sec

En effet, dans son dos, une garde d’honneur se tient au garde à vous, suant à grosse goutte dans leurs uniformes de serge blanc. Les hommes murmurent, une garde d’honneur pour un simple Brick ?  Le sergent les rappelle à l’ordre d’un claquement sévère de son bâton de commandement.

Les marins du Brick viennent de jeter un ponton. L’officier scrute de ses yeux acéré l’homme qui descend en premier, un jeune noble à son allure droite et franche, mais moins à sa vêture modeste, une simple chemise de lin sous une redingote en cuir, des braies et de longues bottes élimées dignes d’un cavalier ainsi qu’un large chapeau brun où quelques plumes fanées s’agitaient avec la brise du large. André aime profondément la démarche volontaire, bien qu’un peu crâne, de ce jeune homme qui semble franc, mâchoire carrée. Toutefois, ses yeux gris sur d’eux et suffisant qui se posent sur la foule des commis et la garde d’honneur, ainsi que ses longs cheveux blonds cendrés, mal taillés et ficelés par un catogan de cuir coir, rappellent à André combien les membres de sa caste peuvent être des rustres sans manières, cruels et perfides, prêt à pressurer le petit peuple pour toujours plus de richesses.

 Pourvu que sa démarche ne soit pas que tromperie d’un de ses courtisans de Versailles pensait-il.
Le jeune homme s’est maintenant approché de lui. Les hommes de la garde font claquer leurs mains dans un ensemble parfait sur la crosse des fusils, prenant une pause qu’André sait parfaite.

« Monsieur Delacroix je présume ? Premier Lieutenant André de Lestre, servant sur le Destin. Bienvenue aux Antilles Monsieur. Puis-je vous conduire à Monsieur de Capétie Monsieur ? »

« Détendez-vous monsieur de Lestre », répondit Justin en levant les yeux vers l'officier dans un sourire franc. « C'est le marquis qui m'envoie, je ne suis qu’un serviteur. »

André se détendit légèrement.

« Eh bien, pas mécontent de toucher enfin terre, continua le jeune homme. C'est donc ça Tortuga? »

« Oui, monsieur Delacroix. »

Le port de Tortuga semblait s'étendre tant en largeur qu'en hauteur. Construit dans une baie contre une falaise haute d'une cinquantaine de pieds, un bon nombre de bâtiments s'entassaient les uns contre les autres, parfois même sur les autres. Tous en bois, ceux-ci semblaient avoir été bâtis à l'aide des restes de quelques navires. La jetée quant à elle longeait les pieds de la falaise s'adaptant au relief du récif. Derrière la falaise l'officier indiqua le sommet d'un fort où flottaient les armes du roi de France.

« Et voilà votre destination. Monsieur de Capétie a reçu plusieurs lettres à votre propos, je me dois de vous conduire le plus vite possible à lui. Venez, le fiacre nous attend. »

« Les obligations avant la futilité? Voilà qui diffère en tout point des usages de Versailles. »

« La bagatelle passe après le service de sa majesté, Monsieur », répondit le lieutenant un sourire glaciale aux lèvres.

Si des passerelles gravissaient le long de la roche jusqu'au sommet, un passage à travers la falaise avait été ouvert. Là encore sur pilotis le chemin disparaissait de l'autre côté. André invita Justin à prendre place dans le fiacre à l'allure modeste.
Un instant plus tard le cocher fit claquer son fouet et les deux chevaux dans un bref hennissement entamèrent leur besogne. Les roues de la voiture firent grincer les planches de bois du chemin au-dessus de l'eau par leur poids. Aboutissant de l'autre côté de l'arche de pierre, une autre série de hauts bâtiments vint longer l'étroit chemin. Entre les masures des cordes couvertes de linges étaient tendues, l’on pouvait lire au linteau de certaines portes des noms des noms d'échoppes, de tavernes... Puis les planches de bois firent place à des rues pavées, à peine plus larges. On gueulait, on courrait. Un homme tentait vainement de réunir ses porcs détalant en couinant à son approche. Justin observait ce tableau avec stupeur puis reporta son attention sur l'officier assis face à lui.

« Quel genre d'homme est ce de Capetie monsieur de Lestre? »

L'officier fronça brièvement les sourcils puis après un instant répondit.

« Vous savez Monsieur, je ne sers aux Antilles que depuis peu. Monsieur de Capétie est, comme vous le savez, gouverneur temporaire de Tortuga. J'ai ouï dire qu'il était un admirable marin, bien que le Destin soit à quai depuis fort longtemps. »

« Monsieur s'embourgeoise? » Plaisanta Justin.

« Monsieur doit remplacer notre amiral », réparti André d'un ton sec. Justin sourit brièvement. Bien que le feu brûle encore en ses yeux il reprit l'instant suivant un ton courtois.

« Monsieur de Capétie est un grand officier du Roi, il prend soins de ses hommes, et ces derniers lui sont fidèles. «

André se renfrogna un instant espérant ne pas avoir commis d'impair avec un envoyé du roi.

« Grand bien lui fasse, cependant bientôt le Destin quittera son immobilité au profit de la France. Vous devez sans doute être déjà dans la confidence puisque les missives me devancent. Bientôt nous prendrons la mer en direction de la Jamaïque. »

« Pour Dieu et le Roy Monsieur... Cette attente à terre énerve les hommes et désencourage les officiers. Vivement que nous reprenions notre place sur les grands flots bleus. »


Sur ces mots Le cocher s'arrête une nouvelle fois, et se met à invectiver quelqu’un, Justin jette un coup d’œil à l'extérieur, une calèche est renversée après avoir butté sur un lourd changement de rhum et la propriétaire, une jolie brin de femme créole qui ne doit pas avoir vingt ans, habillée d’un sarrau de coton rouge et blanc qui dévoile une opulente poitrine, semble plus disposée à hurler en retour sur le cocher que faire avancer les choses. Pour rajouter à la confusion des hurlement de la négresse qui n’aurait rien à envier à un homme, des femmes, noires et blanches, en déshabillés regardent la scène accoudées à la barrière d’une maison aux volet peints en vert, poussant des lazzis devant les efforts du commis et de ses aides, quatre grand esclaves noirs baraqués et à demi-nus, qui soufflent et pestent en essayant de soulever la charrette avec l’aide de quelques commerçant de la ruelle

« Hé les nègres, venez donc prendre un coup de lait à ces mamelons, ça vous donnera les forces qui vous manquent bandes de petits foutriquets » hurle une femme blanche tout en pressant ses énormes tétins qui pendent dans le vide, attirant les rires de ses coreligionnaires et des badauds. André passe la tête par la fenêtre, et donne un ordre rapide au sergent de la garde d’honneur, qui lance ses hommes dans la bataille.

« Eh bien, les femmes du coin sont au moins aussi courtoise qu'à la cours. » reprend Justin

« Ah ça. Les créoles vont vous changer Monsieur Delacroix des nobles de la cour. Elles montrent autant d'ardeur et de flammes, mais pour rien au monde elle ne se laisserait dominer par un homme »

André sourit en parlant. Lentement, le fiacre reprenait de l’allure tandis que l’on poussait du chemin la calèche, et que la jeune femme invectivait le commis aux barils de rhum.

« Les femmes de Madame Rosmerta sont aussi pas mal dans leurs genres, comme vous pouvez le constater »

« Je vois que vous vous intéressez à l'art monsieur de Lestre », ironisa Justin

« Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.  » Disait Monsieur de Ronsard. Et je pense que vous deviez connaître maintes galanteries à la cour Monsieur » contrattaqua immédiatement André

« Cueillons dès aujourd'hui quelques maladies. Vivez si vous le pouvez, vous le pourrez peut-être plus demain disait un boiteux de ma connaissance. »

« C'est qu'il ne connait que les immondices de Paris, et non la pureté de ces terres neuves. Si vous le souhaitais, je me ferais un plaisir de vous trouver bonne chair et bon vins dans quelques endroits de ma connaissance...Après notre entrevue bien sûr » André fixa le jeune homme à côté de lui, de ses yeux verts, comme pour le jauger

« Je serai ravi de découvrir où un lieutenant de votre envergure occupe son temps libre en effet. »

*Ce jeune homme me plait, il ne semble pas avoir froid aux yeux et ne mâche pas son ironie pour une première rencontre*

« Et bien monsieur. Une fois nos affaires conclues, je vous proposerai volontiers d'aller au Royal. Avec quelques amis de mes connaissances nous projetions de nous retrouver là-bas. C'est aussi une fort bonne hostellerie, si vous cherchez un endroit pour loger le temps de votre séjour à Tortuga »

« Fort bien, j'envisageais justement de gouter sous peu les spécialités locales. Et bien puisque nous parlons de spécialités locales, dites m'en plus sur la situation actuelle dans les caraïbes? » reprit innocemment Justin

André regarde Justin. *Il n'y va pas par quatre chemins pour se renseigner* il reprit lentement, pesant bien ses mots.

« Je devrais dire que la situation pourrait fort bien tourner à l'aigre avec la recrudescence de la piraterie et la pression des Anglais. Depuis le départ de l'amiral De Boisnoir, nos colonies semblent tomber sous le voile d'une menace insidieuse. J'espère que Versailles garantira le plus longtemps possible la trêve. Le temps que nous finissions nos préparatifs... »

Lentement, le fiacre passe sous l'ombre de la courtine du fortin, tout disant cela, André regarde les faisceaux de fusils alignés, les nombreux barils de poudres et les ballots de vivres et de munitions dont la grande cour carrée est emplie. Sous les arcades, des hommes de peines montent les ballots, les chargent sur de grande charrette tirées par des bourrins qui font des allers retours continues vers le port depuis quelques jours, armant et réparant tous les navires français et autres corsaires croisant dans les eaux azurées de Tortuga. André sait que la guerre sera bientôt là, et il n’en cache rien à Justin, lui montrant les canons de bronze rutilants et les sentinelles tendues postées sur les murailles du vieux fort, attentives au moindre mouvement suspect sur la grande mer des Caraïbes. Bientôt, bientôt, tout ceci sera teinté de sang et de larmes.

Mais avant cela, le fiacre s’arrête, et André descend le premier, suivit de Justin. De sa démarche claudicante, il entraine le jeune noble à travers les couloirs frais et humides du fort, lui faisant faire une visite rapide des diverses salles traversées. Le rez-de-chaussée est plein de corps de garde, et cuisines, qu’André traverse rapidement, en faisant quelques signes à des connaissances et donnant leurs noms au jeune Delacroix. Tout est briqué, impeccable, dans ses pièces qui se suivent les unes les autres et où s’entassent tout ce dont une armée aurait besoin sur le pied de guerre.
La plus impressionnante se trouve au premier étage, après une volée de marche. C’est une immense salle soutenues par d’immenses colonnes, véritable cathédrale dans le fort, où des dizaines de fenêtres laissent entrer la lumière de l’après-midi. Les pas des deux hommes claquent sur le dallage de pierre blanche. Ils passent à travers cette pièce, où sur tous les murs et colonnes sont accrochées torchères et armes de guerre, rapière, sabre et autres épées, ainsi qu’une vaste collection de fusil. L’immense salle d’arme est en son centre empli d’un dais de draps fins, au couleur de Tortuga et des Lys de France, où est posé un seul siège de bois d’ébène.

« Le lit de Justice de Monsieur le gouverneur » commente André, sans regarder l’expression de Justin.

Puis il s’avance devant une grande porte en chêne noir, où deux soldats de veille se mettent immédiatement au garde-à-vous en claquant des talons.  Tout de suite après, la porte s’ouvre, un valet de pied indique à Justin et André de passer dans la pièce suivante. Là, le spectacle est tout autre. C’est un petit boudoir tapissés des meilleures pièces des Gobelins, scènes de chasses et autres frivolités chevaleresque compose un tableau des plus exquis. Deux sièges de bois nacré sont posés là, devant une petite desserte où se trouve un service à café en argent. Le valet invite les deux messieurs à patienter quelques instants, avant de passer par une porte dérobée en quête de son maître. Ils n’attendant guère, même pas le temps de boire une tasse du précieux breuvage des Indes Occidentales, le valet revient en effet, indiquant que Monsieur de Capétie attend Monsieur Delacroix et le Lieutenant De Lestre.

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